peur – amies ou ennemies

Il y a la peur d’avoir peur. Il y a la peur innée et la peur acquise. La peur qui sauve et la peur qui tue. La peur reptilienne et atavique, logée au fin fond du cerveau, et la peur cognitive assemblée au fil d’une seule vie ou de quelques générations.

Même si avoir peur c’est en gros toujours la même chose, en fait avoir peur de mourir, avoir peur d’un examen, avoir peur d’une discussion, avoir peur de sauter, avoir peur d’une araignée, ça en fait des goûts et des saveurs, des dimensions et des intensités. Il y a plein de peurs différentes.

Il en faut de la peur pour se sentir en sécurité. Il en faut beaucoup pour ne pas prendre des risques inutiles. Il suffit de peu pour ne plus rien oser. La peur fige et la peur bouscule, la peur provoque et elle détourne.

Certains vont là où la peur les nargue, d’autres l’évitent. Les mêmes font l’inverse aussi, sans s’en rendre compte parfois. On se raconte tous une histoire de notre rapport à la peur: cette histoire dit-elle tout de nous, ou juste ce qui nous arrange ?

Il m’arrive d’avoir peur de sentir ce que je sens. Parfois de ne plus rien sentir du tout. Je n’aime pas avoir peur, je n’aime pas ça du tout. Certaines peurs m’ont complètement empêché de faire ce que j’avais envie de faire. Quand j’ai finalement pu faire ce que je voulais, la peur était toujours là, mais je pouvais y aller avec. C’est un autre récit que la disparition de la peur, non ?

Et sans peur que reste-t-il de la joie, du soulagement, de l’euphorie, du dépassement, de l’épanouissement ? Mes peurs sont là, vigiles et alarmes de mes fractures et de mes désirs, pleines de sens et d’importance.

Se sentir amoureux

Se sentir amoureux – court film poétique / vacances à la Dune du Pyla (Bordeaux)


C’est comme un édredon sous lequel je voudrais me glisser sans cesse, le cœur tendre et la peau mélancolique. Un refuge, un sommeil où la dureté du monde a disparu. Un nœud de tendresse qui me serre le coeur, une corde molle qui s’enroule dans ma gorge, un lent tourbillon de joie.

Je ne suis pas seul, pourtant je me sens aussi tranquille que si je l’étais. J’entends une voix, qui vibre en échos aux sons de la mienne, je tremble contre une peau qui me répond et me reçoit, tombe dans un regard qui semble n’avoir pas de fin. C’est comme si ma tête, épuisée de tenir sur mon corps depuis une éternité, pouvait enfin trouver des aires de repos au creux d’une nuque étrangère. Ta nuque.

Un courant s’étire par grandes nappes tièdes dans ma poitrine, ton visage irradie toutes mes peaux. Présence qui accompagne tous mes gestes, même en ton absence, tu es toujours là, discrète et précieuse. Quel cadeau, nos deux vies qui s’accordent à jongler un peu ensemble avec le vent, les étoiles, les caresses, les choses ordinaires et le silence. Une épaisseur soudaine s’infiltre malicieusement dans mon coeur, et diffuse sa chaleur dans tous mes tissus. Il y règne maintenant des réseaux de tendresses aux ramures infinies. Des mailles de soie se déploient tout autour de mon souffle, coloré de toi, de ce visage-là, de cette peau-là.

SUIVRE ma chaîne

Nos promenades se font en apesanteur. Mon corps tombe au ralenti comme un grand tronc qui s’abandonne au lit d’une rivière, d’un fleuve. Je ris tout seul. Des eaux tempérées et neuves passent dans mes veines, toute une forêt d’impressions qui crépitent sous les vents solaires. Toutes les lumières sont des étoiles.

Ces heures qui pourraient n’avoir l’air de rien, de la chose la plus commune, une femme et un homme se promènent, rigolent et s’embrassent, elles sont en train de peindre, sans que je ne le sache trop, une grande fresque de bonheur sur le mur de ma mémoire. Une membrane m’enveloppe, il est trop tard, je suis encerclé.

C’est un peu tout ça et exactement cela. À peu près, bien plus, exactement. Je récolte du mieux que je peux chacun de ces rayons, tente d’en épouser toutes les natures, chaque palpitation…


Découvrir d’autres films vidéos poétiques
Se sentir amoureux: filmé à la Dune du Pilat en juillet 2019
Réalisé en janvier 2020

Retrouver le plaisir de créer / faire de la photographie

Durant cette semaine à Ceriale, je voulais retrouver une façon plus simple de prendre mes photographies. Quelque chose qui se rapproche du reportage, de l’histoire à raconter. Sans cet enjeu de capturer de belles images, de dénicher « La belle image ».
Juste observer et capturer ce qui retient mon regard. Pour le plaisir de créer.

Ci-dessous, trois vidéos autour de la photographie, du plaisir de créer et de l’amour.

S’abonner

M’AMUSER

Oui, au bord de la mer, pour mes premières vacances depuis longtemps, je voulais juste m’amuser avec mon appareil. Figer mes émerveillements sans pression, sans exigence, un peu comme on joue dans le sable. Je voulais garder des souvenirs de nos journées, avec pour seul soin de tenter de saisir des moments, des dynamiques, des clins d’oeil, des ambiances, des jeux de lumière et de forme. Et aussi des expériences ordinaires.

JPEG vs RAW

En utilisant le format qu’on appelle jpeg, où les photographies sont déjà traitées dans l’appareil, les images que je prenais seraient celles que je garderais. Je n’allais pas pouvoir les retoucher à l’infini par la suite. Du coup, j’ai fait des photos plus triviales je crois, plus anecdotiques, plus spontanées. Je voulais que tout se joue ici, maintenant, dans la même facilité de rapport que celui que j’ai avec Claire. Que pour une fois dans ma vie, les choses soient simples et légères et bonnes. En me protégeant de cet infini des possibles, l’horizon n’était pas ailleurs ni demain, il était là, aujourd’hui, devant moi, tout de suite présent. Je pouvais m’y promener, y être déjà.

PARENTHESE

Je voulais absorber les paysages comme on lit un livre, en me laissant bercer, en suivant un fil, une vague, en m’offrant une parenthèse. En me nourrissant de toutes les lumières immédiates, telles qu’elles se donnaient et se transformaient sous mes yeux ébahis. Des photographies faites sur le moment, gardées telles quelles, des clichés de mémoire, de contraste, d’évocation, personnelles. Un bouquet d’images récolté du bout des doigts, pour ramener à la maison un collier d’humeur.

GALLERIE DES PHOTOGRAPHIES | autres galleries


Je veux donc je peux (?)

L’oubli

Quand les choses deviennent possibles, j’ai parfois trop vite fait d’oublier tout le chemin parcouru. La soudaine simplicité me laisse croire que j’aurais pu commencer plus tôt. Qu’il aurait suffit de comprendre ce que je viens de comprendre.

Comme si rien de ce que j’ai vécu jusque là n’avait été nécessaire, réel, important.

C’est la facilité soudaine qui tend un piège et il est difficile de ne pas y céder. Les difficultés ont disparu, ou elles ont perdu assez de leur pouvoir pour passer inaperçues. Je pourrais ne voir que ma réussite et mon envie, ma volonté et son résultat. Cet épanouissement se résume tout d’un coup à sa fin, qui paraît alors magique, instantanée, radicale et définitive.

Comme si ce n’était pas plutôt le résultat d’une lente et longue maturation, touffue de mille facteurs qui l’ont rendue possible.

Je demande: à ignorer les arcanes intimes et les contextes d’un épanouissement, est-ce qu’on ne rate pas une rare occasion de faire plus ample connaissance avec soi-même?


Honorer ce qui est refusé

Combien de fois suis-je en train de ne pas vouloir vivre ce que je vis? De ne pas vouloir sentir l’empêchement, la frustration, l’impuissance, le sentiment d’échec, la rage? Alors qu’ils sont là. C’est comme si j’attendais que tout cela disparaisse pour pouvoir me dire: voilà, ça c’est moi, là j’y suis, c’est ça que je veux.

Mais pourrait-on plutôt honorer les processus discrets de cette maturation? Des multiples hésitations aux rebondissements, des échecs aux remises en questions, des replis et des abandons, des résistances du réel, tous les détails du cheminement, en passant par les facteurs de l’environnement, tous ces déterminants externes à soi qui échappent à notre perception aussi bien qu’ils nous conditionnent? 

Non le héros, c’est moi et ma volonté. Je veux donc je peux. Un jour j’ai vraiment voulu, et alors j’ai pu. Ah bon?! Les autres n’y sont pour rien? les possibilités matérielles, techniques, institutionnelles, étatiques, financières, ne jouent aucun rôle ? L’héritage physiologique, familial, transgénérationel, l’entourage, les opportunités, les contingences, les présences de milliers de vie annexes, tout cela et bien plus ne joue aucun rôle. Ah bon!?

Une toute puissance fantasmatique

Je suis attendri par ce soulèvement naïf, cet oubli, cette toute-puissance fantasmatique. Attristé aussi un peu. Je lui demande de ne pas renverser le monde à son délire. Je lui demande de faire de la place à toute ma personne, avec aussi ce que j’ai de moins reluisant, de plus emprunté, de maladroit, d’incapable, de perdu, d’embarassé. J’aimerais pouvoir reconnaître la valeur de ces expériences, leur richesse, leur réalité sensible, leur réalité tout court.

Oui, j’ai envie de dire que c’est aussi important de pouvoir et de réussir, que de ne pas pouvoir, et de ne pas réussir. J’ai envie de porter mon attention sur les milles facteurs assemblés autour de ma volonté et de mon désir, qui ne sont que deux moteurs parmi d’autres, deux facilitateurs mais aussi empêcheurs, et de bien voir toute la panoplie de ce qui a permis mon apprentissage, mon évolution. Souvent je découvre alors que les choses qui l’ont empêché l’ont aussi façonné, lui ont donné sa forme finale, lui ont permis d’être, de devenir.


Ce qui est perdu

Pourquoi s’embêter à tout regarder, tout sentir, tout reconnaître? Parce que quand je n’arrive pas à faire ce que je veux, pourtant je vis aussi, je vis déjà, et intensément, même si je ne veux pas le reconnaître. Et ça me semble dommage. Autrement dit, parce que je ne veux pas attendre un au-delà du difficile pour me sentir exister, pour prendre le risque d’être là, avec moi, avec les autres, comme je suis.

Peut-être que d’honorer et de valoriser l’incapacité, la quête inconfortable, difficile, permettrait des choses? Au lieu d’éviter de sentir tout ce qu’il se passe, je pourrais sentir ma vie comme elle est maintenant, dans ce moment qui n’est pas encore comme je voudrais qu’il soit. Au lieu de chercher à échapper à moi-même, je pourrais me tendre la main et me rencontrer là où je suis.


Ce qui est à retrouver

Je trouve important que chaque lieu de vie puisse avoir sa place, et pas seulement les plaisants, les confortables, les rassurants. Si je ne reconnais que ceux-ci, ils ne reflètent pas la réalité de ma vie, et je ne peux pas l’embrasser dans toute sa richesse. Souvent ils me laissent flottant, irréel, évanescent, privé d’une foule de vécus qui colorent mon passage.

Et si cette vie n’est pas un passage coloré…

Est-ce que l’artiste travaille ?

T’as de la chance d’être en weekend

Bon. Et comment faire comprendre tout ce temps nécessaire à la créativité. Toute cette place dehors, toute cette place dedans, nécessaires. Le temps en amont, la liberté de ne penser à rien, de savoir que les heures qui viennent sont vierges d’attentes, qu’elles ont le droit d’être impensées, vierges, vides, creuses, sans objet. Comment faire comprendre que ce temps n’est pas un temps de loisir, mais un temps de travail – une autre forme de travail, mais un travail. Une sueur intime, une sueur de rencontre, des difficultés de l’esprit et du corps. Faire n’est pas simple quand il n’y a pas de plan et que le geste livre l’intimité, engage le personnel, le vulnérable. Sans salaire, a priori, seule la satisfaction de l’aventure, sur le moment, et de l’accomplissement parfois, après. 

Je suis sensible ces jours aux personnes qui m’envient d’avoir fini mes heures de travail en institution. Je comprends. Mais qu’ils imaginent alors que les heures qui viennent sont des heures d’implication totale et sans limite à leur passion, s’ils en ont une, au rangement de leur appartement, à la préparation d’un projet de voyage. Ce qui les attend, n’est pas du loisir, de la détente, de la tranquillité, mais de la recherche, de l’exercice, une foule d’essais et d’erreurs, d’organisation, d’efforts. Le weekend n’existe pas, l’abandon du soir n’existe pas non plus, cette pression à créer, à dire, à exprimer est constante, elle s’infiltre partout et elle demande, exige, reste infiniment sur sa faim, incomplète, jamais guérie. Je ne suis pas si sûr que cette occupation-là soit plus confortable, plus agréable, plus simple, que celle de mes heures pour l’institution et le salaire. Elles sont moins définies, plus solitaires, sans rétribution, sans légitimité donnée, elles doivent se battre pour exister, on ne leur ferme pas la porte dessus pour en sortir, je ne peux pas badger mes entrées et mes sorties de fonction.

Le potentiel artistique des choses

Qu’est-ce que l’art, qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que la poésie dans l’art. Ou comment faire de l’art avec n’importe quoi. Comment faire de l’esthétique, de l’étonnement, du ravissement, du questionnement, avec n’importe quel objet, n’importe quel geste, n’importe quelle parole. Je sens la question me réveiller, susciter cette chose en moi que j’appelle réveil. Comme une sortie de brouillard, de sommeil, de flou. Les choses deviennent nettes, un contour les saisit, je vois mieux.

Par exemple, devant moi, le demi-cercle de ma table se révèle, se dessine tout d’un coup. L’angle droit dessiné par le reflet du soleil, et la silhouette de la tasse de café. De les dire seulement provoque en moi une poésie, une trace plus prégnante que le seul réel. Ces objets, présents parce qu’utiles, se chargent soudainement d’une vie, ils deviennent temporels, fragiles, beaux. Ils plaisent à mon regard, ces formes qu’ils dessinent, ces sensations qu’ils me procurent. L’historicité de leur présence au monde émerge, le moulage, les distances, le siècle, et notre passage commun.

 

Je peux prendre ce que j’ai sous la main et comprendre leur potentiel artistique. L’inventer. Le raconter pour le créer. Est-il déjà là avant que je ne le décide ? Sont-ce les mêmes imaginaires, celui qui les a créé dans la matière et celui qui les informe d’une symbolique ?

La question me ramène à mes rangements, mon tri, ce processus créatif que je peine à vivre comme tel. Ma table n’est pas juste une table. C’est celle que je me souviens avoir choisie, avec ses formes 68ardes, et qui ne se fait plus, qui m’évoque des films, une période, une ambiance, des valeurs, une musicalité. La tasse vient des premières cuisines de mes parents, leurs lèvres se sont posées dessus quand ils étaient plus jeunes que moi aujourd’hui, elle n’est plus de ce monde et y survit cependant, m’accompagne, tisse une trame de l’enfance à mon devenir perpétuel. Je serais incapable de dire si elle est belle, kitsch, vieillotte, passée, je ne la vois plus, je vois un lien, une histoire, des présences, une vie. De le dire seulement, de l’écrire ainsi, dans cette prose qui s’écrit à la façon d’un poème, est-ce créatif, artistique ?

Ranger, ordrer, trier – un processus créatif ?

Groupe d’exploration hier soir.

Au milieu des autres, dans la salle. Coincé dans mon appartement. Le rangement, l’élagage, le tri, les ventes, l’infini de la tâche. Emmuré dedans. Sur le sol, debout en marchant en diagonale, tête emmitouflée dans cette pensée-là, sans respirer, n’aspirant qu’à une seule chose : être libéré pour rentrer et m’y mettre. L’intensité telle que le projet devient fou : nuit blanche et tout le weekend, mais semaine prochaine c’est fini, je n’en entends plus parler. J’attends que cela finisse pour me mettre enfin à ma vie : ma créativité.
Tout cela a pris un sens différent au moment de la parole.

J’avais prévu de demander à partir, de dire qu’exceptionnellement j’avais besoin de rentrer et de faire ce que j’avais à faire. Je m’attendais un peu à être ébranlé dans ma décision, mais pas à saisir l’importance de vivre cette première heure comme je l’avais vécue.

« Me mettre enfin à ma vie ». Il y a cette décision : ça c’est créatif, ça ça ne l’est pas. Ça j’en veux, ça je n’en veux pas. Pourtant, en m’écoutant parler, en écoutant les retours et les questions des autres, je vois bien que le processus en jeu est le même, éminemment intime, éminemment mien, éminemment créatif. Ça a été facile de rejeter l’intendance tout le temps, ce n’était qu’une chose à faire, chiante par-dessus tout, pénible, contraignante. Je me trouve embarrassé de la voir devenir un processus intime et créatif, dont le résultat est ma place de vie, l’œuvre de mon chez moi. C’est déroutant.

Ce matin je suis avec la question : « D’y trouver du plaisir, serait-ce le risque ? » D’être dérouté de ma conception de ce qui me plaît, ce qui compte, ce qui est important. Pour l’instant la question m’éloigne de ce que je sens, mais je la laisse traîner là.
Ne considérant tout cela que comme pis-aller, rien d’important, rien d’intéressant, et viscéralement inquiet d’avoir à partager des choses créatives intéressantes, belles, captivantes, profondes. Empêché d’être sur le chemin qui me donne des choses à dire, des choses à partager, à montrer, à revendiquer.

Je cherche ce qui est insupportable. Hier soir, confronté au seul lieu, épuré, de moi et ce grand chantier, j’étais pétrifié, je ne respirais plus, bougeais les extrémités de mes membres comme seuls lieux d’expression de mon irritation, je suffoquais, le corps tendu, immobilisé, enragé, ruminant dans ma tête les images de ces objets que je veux voir disparaître au plus vite, des travaux qu’il reste à faire pour installer tel autre objet utilitaire, des choix pour chacun (vendre ou donner ou jeter, vendre tel quel ou vendre nettoyé, à quel prix, sur quelle plateforme, attendre combien de temps, ou poser en attendant…). C’était vraiment pénible, vraiment pénible, j’étais à deux doigts de demander à partir tellement je me sentais exploser de l’intérieur. Il me fallait faire, agir, prendre et exécuter. Pourtant c’est bien cette étape qui est difficile, et si à ce moment là elle était empêchée de fait, elle l’est en fait souvent subjectivement : quand je peux faire, parfois je n’y arrive pas, l’intériorité prise dans les mailles de la complexité de mon entreprise et de mes sentiments à l’égard de cette entreprise et des objets particuliers me ligotant. Et c’est le même insupportable. Un sentiment d’impuissance ? Que nous avons d’ailleurs évoqué pour quelqu’un d’autre. Choisir revient à perdre, à ne pas savoir ce qu’il se passe dans le scénario alternatif, à se tromper peut-être. C’est un pari sans filet de sécurité. Et je n’arrive pas à sentir clairement mes choix ces temps, je n’ai pas cette information, flotte dans quelque chose de mal défini, qui fait mon indécision. Le fantasme qui revient souvent, c’est la table rase : prendre et jeter, prendre et pouvoir me défaire de tout sans la moindre friction, que d’une heure à l’autre, le dilemme soit résolu, que tout disparaisse à l’intérieur de moi (plus d’objets, plus de choix, plus de pensées autour de ça, plus rien du tout) – ça c’est la résolution ultime : à prendre comme une information par contraste, elle me dit quelque chose de l’insupportable.

Je ne sais pas encore. Je cherche.

Photographier Kevin Morby


Les ai pas trouvé sympas
Du coup pas osé faire tous les portraits que je fais d’habitude avec tant de plaisir
Me suis vexé
Je finis, soudainement conscient du réseau de blessures
Animées
Qui me rendent mauvais de l’intérieur
Distant et craintif du dehors
Touché dans ces zones
Où la valeur de soi n’existe plus, n’existe pas, n’a peut-être jamais existé
Touchant lieu de vie touchée
À vif et vivante maintenant que je la reçois
Certaines modalités du rapport occasionnent cela
Cet anéantissement
Cette détestation du dehors
De ne pouvoir reconnaître tout de suite
Le blessé, le manque, le frustré, le déçu

Kevin Morby PhotographyAlbum sur Facebook / Bientôt davantage sur mon site professionnel 


Hier soir, Kevin Morby photography

Ce matin encore, mon humeur est entachée par ce que j’ai ressenti, et mon travail sur les photos a été rendu vraiment pénible. Aucun plaisir.

Une rencontre ratée

Tout a commencé quand je suis arrivé. J’ai posé mon vélo contre l’arbre, je me suis retourné et j’ai vu Kevin et son guitariste qui rigolaient en me regardant. Peut-être qu’ils discutaient d’une chose qui les faisait rire et leur regard porté devant eux tombait forcément sur moi – mais moi j’ai tiqué, sans bien m’en rendre compte. Immédiatement à me sentir moche, ringard, pas cool. Sans compter la transpiration (on est en canicule depuis plusieurs jours et ça risque de durer toute la semaine). Le deuxième impact a eu lieu quand je me suis approché d’eux un moment plus tard avec mon appareil en leur annonçant : « I’m gonna be your photograph for tonight, do you mind if I take some random pictures now ? » Kevin : « You want to take pictures now ? » l’air ça m’arrange pas, je précise que c’est juste pendant qu’ils attendent et discutent, qu’ils n’ont pas besoin de poser, Jakob m’aidant : « Boris is in our crew, he’ll take pictures of the concert » – « Oh ok, well then », et les autres accordant de vagues « I don’t mind ». Mais pas un sourire, pas le moindre signe de bienvenue, d’accueil, d’ouverture. Chloé, avec laquelle je discute plus tard, me dira avoir ressenti le même ennui de leur part à ce moment-là. Je fais quelques images, tout en me sentant intrusif et gênant. Après quelques minutes et quelques captures faites à la va-vite, je laisse tomber. Le reste du concert, j’oublie, les ambiances sont belles, les clichés faciles.

En rentrant sur mon vélo dans la nuit, il m’a semblé sentir deux mouvements en moi : l’un qui (dans un délire de toute puissance) aurait pu avoir envie de saccager toutes les images et de leur mettre sous leur nez le résultat de leur attitude en les accolant aux autres concerts, pour qu’ils voient la différence et regrettent, l’autre (tout aussi prétentieuse) qui dit : « ok, très bien, vous regretterez demain, quand vous verrez les images, de ne pas avoir été plus cool, de m’avoir si peu et si mal considéré ». Ces deux mouvements trahissant ma blessure, ma vexation. En réalité, j’ai fait comme d’habitude, en me sentant seulement moins à l’aise en leur présence et avec moins de plaisir.

Et la routine

Il y a eu un autre challenge : j’ai découvert l’ennui d’une routine, de scènes trop connues, d’un manque d’excitation dans la quête. C’était mon troisième concert à la Scène Ella Fitzgerald. Je savais d’avance où j’allais me placer, quels angles étaient intéressants, avec quelles lumières jouer. Me suis vite lassé, et heureusement que j’ai senti ce qu’il se passait, parce que du coup j’ai pu m’offrir des solutions en cherchant simplement à aller me placer dans des lieux que je n’avais pas encore utilisés, à faire des assemblages en double exposition non usités. Mais c’est un réel défi que je viens de découvrir. Un ennui intéressant: il oblige à la créativité.

– boris dunand

kevin morby photography

Traitement fatigue: écrire

Parce que je suis épuisé. J’aurais pu me réfugier dans les goûts, le salé, le croquant, et les images, l’histoire contée, les personnages, l’oubli. J’ai pensé venir ici et ça m’a parlé. Je me suis rappelé que c’était là que souvent m’emmenait la fatigue, un temps. Là, au pied des mots, où il suffit de les laisser parler, tandis que je rêve en écoutant la musique de mes langoureuses mélancolies. Peut-être serai-je ravivé sans avoir le ventre plein, le corps en pagaille, assailli par d’autres efforts que je ne maîtrise pas. Peut-être les mots seront-ils plus légers à digérer. Cette écriture-là n’est d’aucune force, elle est le contraire de la volonté, de l’effort, de la saisie. C’est comme un long banc au bord du paysage. Il suffit de s’asseoir, la vie défile, je cueille.

J’ai beaucoup écrit pour ne rien dire, pour observer seulement. Pour me raconter ce que je vois, sens et pense. Ce n’est de premier voyage qu’un dialogue privilégié avec moi-même. Un rendez-vous, l’offre d’une rencontre. Il fut besoin, nécessité de premier ordre. D’autres arrangements intérieurs l’ont aménagé autrement, sans doute, et j’y reviens le sentiment mélangé. Le regret de n’être plus prolixe… le soulagement immense quand les deux portes se ferment et que je recommence à voir… les plaisirs sensuels : celui mécanique d’inscrire les mots, à la plume ou à la touche, et celui d’éprouver quelque chose d’une matière gustative, les mots semblant pouvoir être pétris en bouche, mâchés avec délectation… l’émoi aussi parfois d’un choc des retrouvailles où je peux me demander où je fus pendant tout ce temps passé loin du recueil, de cette chanson du dedans, de cette intensité du regard…

J’ai deux condiments à ce rituel, dont il est très rare que je puisse me passer : une drogue – le plus souvent le café, ou exceptionnellement, si le soir est trop avancé, l’alcool ; et la musique qui prend ma conscience en étau, de deux larges mains lénifiantes, vaporeuses, pathétiques, que j’écoute comme une liturgie et qui m’enfoncent loin, très loin dans le plus débile des états de conscience.


 


Ma chanson « In a dream » est sans doute ce qui se rapproche le plus de ce texte: accueillir la fatigue comme lieu source.
Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  libérer sa créativité 

Rejoins-moi sur instagram: libérer sa créativité
Un grand nombre de mes recueils se déclinent sur ce même thème (Le Vague des Airs, Effleurements…): bibliographie


 

L’état poétique

Oui, viens, je veux bien te sentir, longue peine. Les énormes poids du ciel jonchent l’horizon de mystères et de sanglots secs, et tu m’enveloppes silencieuse, lente, sûre. Mes gestes, petit à petit, ont des conséquences désastreuses : le monde s’enroule sous mon seul regard, les disparus hantent toutes formes. Je me souviens de tout. Tu me vois rêver, tu me vois assis, les pieds nonchalamment posés sur la balustrade, tu devines peut-être les pauses de ma respiration, ses soudains sursauts. Tu ne sais pas que mon cœur écrit des chansons, que je ne sais plus où regarder sans que tremblent tous mes os. Tu me vois secret, emmuré de ciel et vétuste – je suis ce vieil adolescent qui n’ose plus bouger, qui pleure un alcool pur et violent, qui se tait et regarde dans sa main toute sa vie menue, son peuple d’années.

C’est l’une de ces brassées d’heures où l’existence montre son vrai visage, sa terrible gueule, pétrie de tout ce qu’elle ne peut pas endurer. Tu comprends bien que je cherche à dire et tu ne fais rien pour m’aider. Longue peine indicible, continent trop vaste, en ces langueurs étendues sur le paysage je reconnais bien ta signature. Les immeubles sont des temples millénaires, et j’ai au seuil de ma vision, le filtre de tes déformations, ce masque transparent qui défigure tout entendement, raconte la profondeur des âges, toutes fins naissantes à chaque seconde. D’un même élan, je veux de toi tout et ne rien connaître. En l’impuissance abrupte où tu m’installes, je ne suis plus grand-chose, cela même que fondamentalement je suis aussi. De vivre et de mourir, il ne me reste rien, que l’essence insaisissable que j’imagine à ces deux destins si intimement mêlés.


Ma chanson « Birds flying free » est sans doute ce qui se rapproche le plus de ce texte: tenter de décrire le sentiment du trop vaste.
Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  libérer sa créativité 

Rejoins-moi sur instagram: libérer sa créativité
Un grand nombre de mes recueils se déclinent sur ce même thème (Le Vague des Airs, Effleurements…): bibliographie


Chemins créatifs

S’EMPÊCHER DE VIVRE – quelques astuces


À l’instant où je m’installe, tandis que la pâle apparition du soleil finalement se retire derrière de hautes brumes, une conversation refait surface. Deux conversations en fait, qui s’entrecroisent, m’évoquant des questions autour de la liberté de créer – de libérer sa créativité. Ce mot d’un récent contact dans mes messages : tu es un artiste complet – et ce témoignage d’un plaisir spontané à prendre des images qui se trouve ensuite désemparé face aux questions qui viennent du dedans et du dehors : tu vas en faire quoi maintenant ? Ces deux paroles font vibrer les mêmes cordes sensibles de mon expérience. Et il y en a plusieurs, touchant toutes à la question de libérer sa créativité.

LES EXIGENCES

Les exigences (feutre dur sur blessures vives – ce serait ne pas se rendre service que de ne pas comprendre leur profitable présence). Pour ne choisir qu’un seul angle de leurs actions, je suis en présence de ce qu’elles protègent au nom de ce qu’elles interdisent. On n’est pas obligé de tenter de s’approcher du blessé (encore que je doute de l’efficacité de toute démarche qui en contourne les terribles cratères), on peut en tout cas tenter de reconnaître comment elles empêchent de faire des choses dont on a tout simplement envie – et dont on ne sent peut-être même plus le désir, tant la présence de celui-ci est menaçante ou discordante d’avec l’idée. Être attentif à comment les choses s’organisent en soi et parfois empêchent le plaisir. Juste ça.

EN FAIRE QUELQUE CHOSE – « tu vas en faire quoi maintenant ? »

Ce mouvement qui veut toujours « faire quelque chose de » ce qui a lieu, de ce qui est éprouvé, de ce qui est vécu, des rencontres faites, des choses vues et senties. J’en suis fort habité. Et je pose la question, comme on ouvre une fenêtre : le faut-il vraiment ? Le plaisir gratuit de faire par et pour plaisir ne suffirait-il pas, plus ? Est-ce que libérer sa créativité ne reviendrait pas, entre autres, à commencer par là? Si je fais des photographies sans savoir dans quel but, dois-je pour autant me priver de cet élan si évident ? (Et l’anecdote de la conversation est d’autant plus touchante qu’en réalité la finalité désirée était très claire et très concrète pour la protagoniste – mais comme ébranlée par l’exigence du « pourquoi faire ?! »). Il me semble que l’on touche à la gratuité du jeu, que nous connaissions si bien durant l’enfance. Et qui fonde peut-être toute pratique créative.

ACTION ET IDENTITÉ – « tu es un artiste complet »

Le passage de l’action à l’identité (du faire à la représentation, du faire dans toute son infinie et fuyante complexité à la représentation qui devient une image identifiable, simplificatrice et réductrice). Un passage qui peut priver de beaucoup de choses dans ce que l’action donne à vivre : « je fais des photographies » ou « je suis photographe », les mots même disent beaucoup de l’immense différence entre ces deux énoncés, l’un est une expérience pratique concrète, l’autre est une abstraction mentale, une représentation (dont chacun aura sa définition).

Au moment où je reçois la définition « tu es un artiste complet », je me sens complètement perdu : je ne sais pas ce qu’il veut dire par là, je ne sais pas ce que ça veut dire pour moi non plus, et hormis l’étiquette sociale (aussi sujette à valeurs personnelles) – en l’occurrence, pour moi, l’artiste a un discours sur la société et met au monde des pièces qui interrogent celui-ci, le sens qui lui est donné : ce qui n’est pas activement mon cas.

Sur le paysage des identités, les exigences ont un terreau d’épanouissement chéri, faisant fleurir des questions comme : « Pour qui te prends-tu de faire des expositions (es-tu vraiment photographe?), des concerts (es-tu un vrai musicien?), de relier tes écritures (n’est pas écrivain qui veut !), etc. Ce qui peut rendre tout mouvement, toute initiative, tout jeu, tout plaisir extrêmement compliqués, voire impossibles – pas très aidant pour libérer sa créativité.

Or, je fais cette expérience nouvelle : dans une lente métamorphose, ce qui affichait sans cesse des identités s’estompe en même temps que je reste en prise avec l’expérience de faire ce que je fais. Une expérience forcément personnelle, fugitive, changeante, irréductiblement subjective et circonstancielle. Je circule aussi plus facilement d’une activité à l’autre, au gré de mes envies et aspirations, ce ne sont pas des sauts d’identités avec toutes les tensions que cela suppose, mais de simples changements d’action. (Mais rien de cela n’est décidé ou voulu, que ce soit bien clair, ces évolutions se font dans la vie, dans la conscience progressive de ce que je suis en train de vivre et de comment chaque dimension de ces éléments impacte mon comportement. Et je ne fais pas ce chemin tout seul, j’ai des vis-à-vis. Et il serait trompeur aussi de croire que ces transformations sont radicales, absolues et définitives – ce sont plutôt de nouveaux espaces qui se créent, qui deviennent habitables, mais les anciens ne disparaissent peut-être pas tant que ce qu’on voudrait bien croire.)

LES SECRETS DU PROCESSUS pour libérer sa créativité ? (non, mais ça aide de s’en rappeler)

Je voudrais encore dire ceci : ce que l’on voit aujourd’hui ne dit rien du chemin parcouru. On pourrait croire que j’ai toujours fait ce que je fais comme je le fais. On pourrait croire ceci de n’importe qui dont on réduit le parcours aux quelques mois qui suscitent notre attention. Rien n’est moins vrai. Pour mon compte, certaines difficultés existent toujours, certaines ont duré dix ans, et rien n’a été simple d’emblée – sinon peut-être la photographie (mais mes photographies d’il y a 5 ans sont privées des expériences faites pendant ces 5 dernières années, et ça se voit). J’ai mis une dizaine d’années avant de parvenir à ce lieu d’écriture où le lien entre le désir d’expression, le goût esthétique et la fluidité coïncident au moment même où j’écris. Je peux dire que rien ne m’a été donné, rien n’a été simple, je n’ai été bon à rien d’emblée, et tout a été passablement long et lent avant de pouvoir concrétiser ces objets que je rends visibles.

NOTE

Note concernant mon rapport à l’étiquette « artiste » : c’est en travaillant au SEO de mon site internet que je me suis vu contraint d’utiliser des termes pour me définir. Si je veux que les moteurs de recherche proposent mon contenu lorsqu’on tape « artiste suisse », « photographe genevois », « écrivain roman », etc., je suis obligé de les inscrire tels quels, quoique je ne m’en sente pas la légitimité, et pouvant simultanément jouer le jeu, passer par-dessus ces enjeux et leur faire un joli croque en jambe à mon avantage. (Tout comme le titre de cet article, que j’aurais tant voulu nommer différemment – mais « libérer sa créativité » semble souvent recherché). Rien de tout cela n’est si grave, il me semble. Ce qui est douloureux, c’est de s’empêcher de vivre. Et peut-être le fait-on tous un peu, à différents endroits, à différents niveaux, et peut-être que c’est normal, peut-être que la vie, c’est aussi ça : ne pas réussir à vivre tout ce qu’on veut comme on veut quand on veut.


Une vidéo où, frayant un chemin entre mes exigences, je me rappelle le sens premier de tout ça, pour moi.
Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  libérer sa créativité

Rejoins-moi sur instagram: libérer sa créativité
Deux autres textes sur ce même thème: Liberté intérieure & Sans intérêt


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

Comment j’écris 2

COMMENT J’ÉCRIS (2)


EXIGENCES DE L’ÉCRITURE

Parmi les exigences de l’écriture, il y a une contrainte qui m’est extrêmement favorable. Ce qu’elle exige, plus que la musique et l’image, chez moi, oblige l’arrêt et la concentration. Ce faisant, elle me les permet, me les offre. Je peux vite prendre ma guitare et chanter de suite: les muscles se chaufferont en jouant, ma pensée peut continuer de discourir et de tergiverser à mille autres choses – ma musique y perd évidemment en présence et en expressivité mais cela ne l’empêche pas d’exister. Maintenant que j’y pense, la photographie me demande aussi un certain rassemblement, c’est un mode opératoire de vigilance particulier, cependant mon attention est tournée sur le dehors.

Écrire, par contre, fait un pont constant entre dedans et dehors. Il y a ce que je vois et ce que je ressens, une circulation – des circulations permanentes entre ces pôles et aussi le cognitif et l’éprouvé, la sensation et la volition. Et je dois y être tout entier, absorbé, d’une concentration synoptique, précise et vaste à la fois.

Et il y a aussi ce mécanisme de rêve éveillé où, malgré les yeux ouverts, je ne vois plus, je vois ce que j’imagine mais non ce qui est devant mes yeux – troublant phénomène. En réalité, il y a un pont avec la musique, quand, pour écrire comme j’écris à l’instant, je commence par écrire mon journal, sans aucune exigence, j’écris ce qui a eu lieu, je chauffe mes muscles pour ainsi dire. Et alors, une des choses qui peut arriver, c’est que dans le fil de cette écriture débonnaire, je tombe sur un thème dont je sens qu’il me touche d’une façon singulière et que je vais pouvoir le laisser me faire vibrer dans des zones poétiques – ou dans une expression personnelle qui n’est plus privée et qui offre des cavités de résonance. Parfois c’est une phrase écrite qui instaure une autre ambiance, qui fait bascule.

CHERCHER SANS CHERCHER

Mais aujourd’hui, la contrainte dont je voulais parler et dont j’ai eu besoin pour arriver à ce lieu d’inspiration où les mots sourdent d’un espace moins conscient et moins décidé, c’est donc l’arrêt et la concentration. J’ai écrit quelques lignes de journal, les événements et émotions saillants de la veille, et je me sentais privé de l’accès à cette autre source. J’ai dû relever la tête, respirer de grandes brassées d’air, me laisser envahir par l’oud d’Anouar Brahem, contempler le vol des mouettes et ne rien chercher. Juste être là, sentir. Ne pas voir mais regarder, ne pas entendre mais écouter, croiser les bras et accepter que peut-être cinq, dix minutes passent, parfois plus, sans que rien ne survienne. Faire confiance. Mon expérience sait qu’il y a toujours un moment où quelque chose se déclenche. Alors, je n’ai plus qu’à être attentif, saisir le fil et le suivre délicatement, poser sans forcer les phrases qui se déroulent, être juste derrière chaque mot, ni devant ni trop en arrière.

UNE MÉDITATION

Et cette contrainte m’est favorable, car c’est sans doute une des très rares occasions où ma disposition à la patience est totale. Où l’arrêt, le silence et la concentration rencontrent mon désir – ou peut-être les exigences posées sur mon désir: Je suis d’accord d’attendre, de ne rien faire, de contempler, de n’être rien qu’un réceptacle, une antenne réceptive en accueil de ce qui veut bien advenir et que je ne décide pas. J’ai mis longtemps à réaliser que les vertus ressenties de mon rituel d’écriture ressemblaient de très prêt à ce qu’on décrit des effets de la méditation. Et il ne fait aucun doute que, pour peu que je parvienne à ce lieu particulier d’inspiration, je tombe à chaque fois en transe hypnotique. Écrire est une transe, parfois. Un doux bonheur alors.


Ma vidéo « Un misérable poème » évoque cette attente, cet abandon.

Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus exigences de l'écriture
Rejoins-moi sur instagram: exigences de l'écriture
Un autre texte sur « comment j’écris »: Non méthode.


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

 

Vlog photographique en Savoie

Photographies de paysage en Savoie (vlog photo)


C’est une grisaille longue, étendue, rayonnante. Elle gouverne le ciel, y trône comme si elle y avait élu son ultime et définitif royaume. Le soleil est un vague souvenir. La pluie et l’humidité imprègnent le goudron, suinte des arbres, ternit les façades et lustre les grandes places de la ville.

En trois jours, réunissant toutes les sagesses de mon expérience, j’ai pu assourdir l’inflammation lombaire. Et ces appels d’air qui venaient de loin, faisant de mon canapé un triste piège, ont réussi à m’emporter, hier, une longue journée, étendue et rayonnante. Je suis allé m’enfiler dans les brumes et les montagnes. J’ai pu conduire sans douleur, me promener en ne boitant qu’un peu, et surtout me frotter à une belle série d’heures aux visages inconnus.

Voir des choses et leur tirer le portrait. Deviner comment le cadre et les matières pourront leur donner cette belle allure de tableau, de mystère, d’intemporalité. Utiliser la promenade comme prétexte à la photographie, comme accompagnement de l’expérience. S’arrêter, s’accorder aux rythmes du regard, du chemin. N’avoir pour seule préoccupation de bien voir, de bien regarder, de saisir la sculpture de lumière qui se fond dans le paysage.


PAS LE BON DEPARTEMENT

Je pensais voir une chute d’eau, tombant sur un massif dôme pierreux nommé Pain de Sucre. J’ai entré le nom de la localité dans mon GPS, sans faire plus attention, la direction me semblait bonne, le temps du trajet correspondait à ce que j’avais vu. Sauf que j’aurais dû atterrir dans le département de l’Ain et que je me suis retrouvé en Savoie. Pas le même Surjoux, et pas de Pain de Sucre aux alentours de Thônes. Les habitants ne se sont pas plus moqués que ça, ils m’ont juste dit d’éviter la neige : les avalanches se réjouissaient d’avoir toutes les conditions réunies pour leurs catastrophiques déploiements.

BAGAGE MINIMAL pour le Vlog photo: Fujifilm XT1, Fujinon 18mm/F:2, Canon G7x et une Gopro.

Je n’ai pas été dépité. J’étais déjà joyeux et excité du trajet : l’inconnu de la route et du paysage avait fait son œuvre. Je voulais être ailleurs, ne pas connaître, découvrir, me perdre. Pour me perdre, c’était assez réussi. Il ne me restait plus qu’à trouver de quoi me nourrir les yeux et les lentilles de mon Fujifilm XT1. Une première tentative sur les hauteurs s’est soldée par un échec : trop de neige qui tombe pour mon sentiment de sécurité et mes pneus demi-saison. Je trouve de quoi faire quelques images et redescends vers la pluie. Mais tout est dans la vidéo…

Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  vlog photo savoie
Rejoins-moi sur instagram: vlog photo savoie
Un autre texte sur ce phénomène de projection: L’ennui du dehors était dedans


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

Sans intérêt

COMMENT JE CHOISIS CE QUE JE METS EN LIGNE


PARTAGER LE BANAL

Il y a cette chose que j’aime bien, qui me semble former une invitation à honorer. Je m’évertue depuis peu à être moins délicat sur ce que je partage dans les réseaux sociaux : quoi, comment et quand, j’oublie ces critères. Il y a eu cette légèreté ressentie récemment, qui a comme donné légitimité à ces élans aux yeux de mes exigences et de leurs jugements – leurs yeux fats et complaisants laissent faire. Cette légèreté forme aussi une assise intérieure pour oser, un lieu que je souhaite nourrir. Alors j’essaye de continuer, d’entretenir, et je partage sans trop trier, sans facéties, sans laisser le doute ou la censure opérer leurs malins commerces. Cette chose que j’aime bien, c’est de me voir faire l’expérience de prendre ce qui est à l’intérieur de moi et de le mettre dehors, tel quel, de prendre l’anodin et de le rendre visible. Et de faire de même avec la prose de mes gestes, c’est-à-dire ce que je suis simplement en train de faire, de regarder, d’écouter, de voir, et même si cela me semble sans intérêt, sans distinction, sans extraordinarité, je m’en saisis et le dépose aux yeux de celles et ceux qui sont là.

PENSER À MONTRER

C’est un mouvement qui va à l’envers de ma réserve et de mes timidités (que l’on confond souvent avec l’introversion dont je suis aussi fait, mais qui n’implique ni la réserve ni la timidité). Je pense à toutes ces fois où j’ai entendu quelqu’un dire quelque chose que j’étais en train de penser, suscitant l’intérêt et le partage, alors qu’en moi, la pensée même, l’idée seule de prendre cet élément et de le mettre en mot n’existait pas. J’aime l’idée de jouer avec cette réserve et cette pudeur, de leur donner d’amicaux coups d’épaule, pour voir comment ça fait. Il y a des surprises plutôt agréables.

PEUR DE MONTRER

Et puis, je sais, d’expérience multiple, que malgré ma conviction de connaître la qualité ou l’absence de qualité de ce que je produis, ceci est très rarement relié à ce que l’autre va éprouver en rencontrant la pièce proposée. Il m’apparaît qu’il y a peut-être toujours et seulement un effroi, à ne pas vouloir montrer. Et l’effroi n’est pas rien, si je peux aujourd’hui m’amuser un peu avec ces zones et prendre des risques, ça ne veut pas dire que j’aurais pu avant, non, la subjectivité blessée, meurtrie, effrayée, à vif, n’est pas différente qu’une peau sensible, qu’un membre brisé. On ne fait pas ce qu’on veut quand on le veut. Ça devient possible, éventuellement.


Cette vidéo est un bon exemple de ce que je me donne le droit de montrer sans être personnellement convaincu de l’intérêt de ce que je produis. Ce faisant, indubitablement: j’apprends à faire, je fais l’expérience de montrer, d’aller au bout et d’oser. Le résultat varie.

 

Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  peur de montrer
Rejoins-moi sur instagram: peur de montrer
Un autre texte sur ce phénomène de projection: L’ennui du dehors était dedans


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

Vie privée et réseaux sociaux

CE QUE JE PARTAGE SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX

(INSTAGRAM, TWITTER, YOUTUBE, FACEBOOK, TUMBLR…)


LE CHOIX DU CONTENU

Hier j’ai effleuré quelque chose d’aussi trivial que fondamental. Je bataille sévère avec les réseaux sociaux : le choix du contenu n’est jamais simple, ou rarement. Au moins deux injonctions (contenant maintes infra-couches) rendent mes gestes assez compliqués si je les écoute trop. Il y a d’une part mes critères de qualité, avec leurs exigences, la peur de perdre les intérêts patiemment acquis et la crainte de n’en pas susciter de nouveaux, le droit de penser que ce que je fais a valeur d’être partagé, sans compter les interrogations autour de la quantité : pourrais-je, devrais-je mettre plus, est-ce déjà trop ? Heureusement, les repères intérieurs de plaisir, de rythme personnel, de jeu, de désir, parviennent toujours à me redonner une assise, et à mettre de côté ces éléments externes qui font la part belle à une objectivité dont je crains bien qu’elle n’existe pas.

LE PRIVÉ, L’INTIME, VISIBILITÉ ET ALGORITHME

Et, d’autre part, une question qui me semble plus profonde et plus délicate : est-ce trop intime, ou trop privé ? Est-ce que j’arrive à sentir où se situe ma limite ? Qu’est-ce que je fais quand je montre mes achats, ma nourriture, ma gueule, mon lieu de promenade, le film que je regarde, les chaussettes de mes amis ?… Une partie de moi secoue la tête d’un air affligé, perplexe, assez hautaine même je dirais. Elle trouve ça débile – je ne saurais dire pour autant comment cela me touche, qu’est-ce que ça vient chercher chez moi. Je comprends bien que ces informations brutes et ces contextes immédiats favorisent grandement l’échange, qu’ils me rendent réel, accessible, humain, normal. Ils sont directs et non enveloppés des draps nébuleux de la poésie et du travail esthétique, et je constate que c’est souvent dans ces moments que je reçois le plus de commentaires et de likes, qui eux sont repérés par l’algorithme (sur instagram), ce qui permet ensuite de faire découvrir les pièces recherchées à plus de personnes. Pas inintéressant ! Et en même temps, ce mouvement interne qui dévalue à mille pour cents.

LÉGÈRETÉ ET NOUVELLES HABITUDES

Et simultanément aussi, hier, ressentir une sorte d’insouciance et de légèreté très rafraichissantes, avec du mouvement et de la respiration, quelque chose de désinquiété que je trouvais assez jouissif. La question pourtant revient : c’est quoi ce monde où moi, vous peut-être, nous passons du temps à regarder sur un écran, des détails absolument insignifiants (et en même temps très signifiants) de la vie de personnes que nous ne connaissons pas, que nous ne rencontrerons probablement jamais, et sur laquelle nous projetons toute une vie subjective dont en fait nous ne savons rien, sinon qu’elle a plus à voir avec la nôtre qu’avec celle que l’on imagine ?

C’est quoi ça ? Le faisions-nous déjà avant, sous une forme moins visible, est-ce que ces réseaux mettent en évidence des pratiques que nous cultivions déjà, ou sont-ce réellement de nouveaux habitus ? Et si oui, à quoi sommes-nous en train d’allouer notre attention et notre temps ? Cela vaut-il vraiment la peine, en sortons-nous plus riches, plus vivants, plus reliés ? Je n’ai pas la réponse. Et elle est sans aucun doute faite de nuances. Mais c’est un fait, je vis dans ce monde, et si je produis ce type de contenu que spontanément je n’ai absolument pas le réflexe de partager, et bien le contenu que moi je souhaite le plus rendre visible en profite. Alors je joue le jeu, j’essaye, j’expérimente, pour voir. Et en expérimentant, il y a ce moment hier, où tout d’un coup émerge une liberté intérieure que je connais peu, une insouciance, un détachement, une aire de jeu où rien de tout cela n’est si grave. Et tout cela m’interroge. Je vais continuer de tester et d’éprouver. Je verrai bien.


JUSTE DES TRACES – évoque la recherche d’une expression qui puisse déjouer les empêchements de la peur de s’exposer (déguisée en exigences).

Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  vie privée
Rejoins-moi sur instagram: vie privée
Un autre texte sur ce phénomène de projection: Exemple d’un texte mélangeant création et vie privée


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

Le passage du dedans au dehors | subjectivité

MA SUBJECTIVITÉ INVENTE-T-ELLE LE MONDE ?


CE QUE JE PERÇOIS

Excenevez. Je me suis assis sur un banc, face au lac. Heureusement. J’ai pu me poser un peu. Sinon je traverse, avec toujours cette même sorte de hâte d’aller quelque part, de faire vite, de ne pas traîner, d’en finir. L’ambiance était très particulière. Premier jour de l’an, tout est fermé, tout, et le monde est à la montagne ou au lit. Il n’y a pas un bruit, de très rares voitures circulent, j’ai croisé environ dix personnes en tout. Pas une voix qui résonne. Toutes les maisons sont éteintes, la plupart les volets clos. Et ce n’est pas comme la nature sans Hommes, ce n’est pas le même calme, pas le même silence, car il y a des maisons, tous les signes des présences humaines, sans les présences humaines. Post apocalyptique, après monde. Apaisant et inquiétant en même temps. Le lac était parfaitement plat, couvert d’un immense drap gris sombre, avec au loin les Alpes qui scintillaient majestueusement dans des lueurs jaunes et bleues, griffées de pâles horizontales qu’on devinait être de la neige et du vent. Je n’avais rien dans le ventre et pas la moindre enseigne d’ouverte. La faim est finalement passée, j’ai pu me concentrer sur quelques images.

 

CE QUE JE RESSENS

Je suis fasciné, sans emphase, rendu muet et vaguement sonné. À part le reste de faim, et ce réflexe d’agitation, je ne sens pas grand-chose. Le froid. Sans parole, sans question, sans présence fantôme. Deux matières se rencontrent et se chevauchent : un calme mutique et bête, et une inquiétude alerte en retrait. Je sens ces deux compositions, ces deux terrains. La vigilance contrôle et reste aux aguets, depuis quelque tour reculée, tandis que la part sidérée pourrait peut-être passer des jours entiers à ne rien faire et ne rien penser, contemplant les ciels d’un air médusé, tranquillement amorphe et stupide. Encore une fois, l’identique de ce que j’éprouve au-dedans et de ce que je vois au-dehors est frappante. Je perçois du dehors ce qui a lieu dedans. Ma subjectivité imprègne le monde, lui donne sa consistance. Je pourrais croire que ce que je perçois est ce que je vois du dehors, tandis que c’est avant tout ce que je ressens au dedans (et que souvent je ne reconnais pas, pas encore, pas du tout.) J’invente le monde avec la seule chose que je peux réellement connaître, et je suis persuadé qu’il est fait de cette pâte dont je le façonne. Il semblerait que nous fassions tous cela, à chaque instant.


WHAT WE ARE est un court film poétique où je parle des histoires qu’il faut se raconter pour tenir le monde en place – cette subjectivité dont, il me semble, on imprègne le monde sans toujours s’en rendre compte.

 
Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  subjectivité
Rejoins-moi sur instagram: subjectivité
Un autre texte sur ce phénomène de projection: L’ennui du dehors était dedans


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

Les causes de mon ennui

L’ENNUI QUI PROTÈGE DU DÉSIR


L’ENNUI – utile ?

Je laisse le temps filer, je fais comme si je ne voyais pas. Je pose mon attention sur les objets qui la sidèrent, une vaste nappe d’oubli me recouvre le corps, et avant que je ne me réveille, trente minutes, une heure, se sont écoulées. J’essaye un instant de me ressaisir, et peut-être que je vais trouver de quoi rendre la prochaine parenthèse plus productive, plus active, si j’installe la bonne accroche sous les yeux de mon intérêt comateux. Les journées sont comme de courts tunnels lumineux, pendant lesquels il se passe quelque chose et j’y suis le protagoniste affairé, le réalisateur présent. Mais les tenailles d’une étrange nuit semblent prendre largement le dessus et confiner ces éveils à de petits interstices, de menues entreprises vouées à pas grand-chose.

LE DÉSIR

Je devine deux instances : un évitement massif de ce qui pourrait être éprouvé dans la marge de pénombre, dans cet épouvantable ennui, et un sentiment mélangé d’impuissance et d’être démuni. Mais c’est cela qui est évité en fait. Je sens et connais les désirs et les élans qui m’habitent au sein de cette immobilité, de ces absences. Je me sens juste complètement perdu quant à leur donner vie. Et ce lieu de « je ne sais pas comment », je peine à y être, à y entrer, encore plus à y rester. Sentir et me laisser être ce « je ne sais pas comment m’y prendre », ça pourrait presque me faire paniquer (ce qui donne du sens à l’évitement). Oui, la perception s’affine à mesure que je m’approche, des liens se créent avec certains mouvements que j’ai récemment rencontrés de moi: typiquement ces scénarios qui écrivent les choses à l’avance, qui sont sûrs de pouvoir prévoir, cartographier, inventorier, et m’assurent que la quantité d’inconnu en jeu est négociable. Qui croient et me font croire qu’ils savent, et ce faisant me permettent d’oser faire, d’agir mes désirs avec un relatif sentiment de sécurité.

L’ENNUI UTILE

Or mes désirs du moment m’invitent à des lieux où ces stratégies ne peuvent pas opérer. La charge d’imprévisible est trop grande, trop forte. Alors ça se fige, ça tombe dans l’ennui et ça tente d’anesthésier la faim en se laissant hypnotiser par tout ce qui peut absorber ma contemplation.

Effectivement, quels dévorants désirs, ces longs poissons qui serpentent dans les eaux tamisées de mes chairs, sortes de musaraignes évoluant au sein de lueurs fantomatiques, gardant un oeil tourné vers la surface, petits éclairs qui atteignent mon regard courbé sur les fascinations de son oubli ! Il y a de quoi être inquiété, il y a de quoi s’ennuyer au chaud !


Ma chanson « Roaming Steps » évoque les tortueux et hasardeux chemins de l’accès à soi et à sa vie.

Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  l'ennui utile
Rejoins-moi sur instagram: l'ennui utile


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

 

J’abandonne trop facilement (mon territoire)

LES AMÉNAGEMENTS INTÉRIEURS


Il y a deux grandes couleurs qui flottent en moi aujourd’hui. Deux grandes voiles qui ondulent en l’air, comme deux cœurs plats et souples, soutenus par leurs intrinsèques vibrations au milieu de l’atmosphère. J’abandonne trop, mais jamais complètement, comme ces deux voiles, comme ceci que je raconte.

LE DÉSINTÉRÊT DU PAPILLON

Les mouvements de l’un m’évoquent une solitude très particulière : ses coins semblent se tendre dans des directions précises, et tenter de saisir le bord de nuages dont je connais les noms. Il y a des élans privilégiés qui se révèlent et qui souhaitent être nourris, il y a le désintérêt du papillon, des accumulations, des anecdotes et des spores déposés au hasard, et sans réel désir. Oui, quelques visages amis depuis longtemps, négligés pour toujours aller voir ailleurs. Et cette solitude me rappelle qu’ils sont là, que c’est vers eux que s’adresse la longitude de mon élan, le temps long de mes affections.

J’ABANDONNE TROP FACILEMENT

L’autre grande voile vibre à plus courtes respirations, mais plus amples aussi. Ses ondes sont plus rapprochées les unes des autres, mais elles creusent de plus grandes vagues. Le repli, puis la domination. Je devine le sens de son allégorie : depuis cet été se manifeste à mes yeux une façon caractéristique que j’ai de battre en retraite. Tandis que j’ai toute légitimité, et que je reconnais le vécu qui défini mon territoire, pourtant, je laisse, j’abandonne, je donne, je lâche ma prise. Je préfère cela à la bataille. Je préfère la tranquillité et l’honneur imaginaire de mon geste, plutôt que le conflit, la tension et l’intensité. Mais ceci est un aménagement, une organisation de façade, car dessous, en réalité, ce que j’éprouve n’est pas si simple, ni si doux, ni si tranquille. Et comme par hasard, soudainement mon sommeil est entaillé d’une méchante humeur. Au milieu de la nuit, la pulsion reprend sa vie et me l’amène sous les paupières. L’aménagement qui souhaite éviter tout l’inconfort d’une affirmation de ma position, suscite une affirmation très inconfortable de mon indisponibilité au sommeil : un feu fait rage. Tant mieux ! Tant mieux ! Heureusement qu’il ne se laisse pas si facilement éteindre. Heureusement qu’il abime si bien ma nuit que je ne peux pas continuer de l’éviter – je ne lévite plus sur mon nuage amène et pur, il y a de l’orage dans mes chairs. J’abandonne trop facilement, mais jamais complètement.

COMMENT FAIRE

Ces deux grandes toiles suspendues, colorant mon ciel de teintes mélancoliques et amères, m’indiquent deux cœurs à entendre, à sentir et incarner. Je m’y allonge, je ne pense pas, je ne cherche pas à comprendre, à en faire quoique ce soit, je ne leur mens pas à leur dire que c’est fini, que ça ne se passera plus comme ça, je monte plutôt sur leurs dos, dans leur ventre, au creux de leur balançoire, et je me laisse habiter par leur vie. Je sens dans mon corps, leurs vraies présences, palpitantes, sensibles.


Je joue une chanson de Sharon Van Etten qui m’évoque ces commerces intérieurs.

 

Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  je m'ennuie
Rejoins-moi sur instagram: je m'ennuie


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !

Comment j’écris

COMMENT J’ÉCRIS (1)


Comment je me laisse écrire

Il me faut de la patience pour arriver au seuil de cette écriture-là. Elle me demande de lui faire une vraie place. Elle ne joue pas le jeu du rapide et de l’efficace. Parfois, deux phrases séparées d’un seul point le sont en fait de plusieurs minutes. Souvent je ne sais pas ce qui va s’écrire avant que cela ne commence. Je dois au contraire laisser un espace vierge, étirer en largeur une grande page d’atterrissage, me retirer un peu. Regarder dans le vide et faire comme si je n’étais pas là, tout en l’étant particulièrement intensément. L’air de rien, avoir une antenne discrètement dépliée, suspendue au-dessus de mes tremblements. J’observe à secrets coups d’oeil les mesures sismiques, et note aussi délicatement que possible les soubresauts de l’aiguille. Ni trop rigide ni trop lâche, mes mains accompagnent le fil qui parfois naît. Ça tisse des phrases, ça compose un nuage de mots. Peut-être que ça ne dit rien de particulier, peut-être que ça raconte comment ça raconte, c’est tout.

Comment je peux guider

Je peux choisir, je crois, de temps en temps, je peux essayer, voir si ça prend ou pas, je peux, oui, ajouter une goutte, instiller un parfum, un thème, et voir comment ça réagit. Par exemple, si je pense à mon souhait d’écrire plus frontalement, de laisser émerger des phrases plus immédiates, moins alambiquées, ce n’est pas tant pour être mieux lisible que pour me donner le droit et prendre le risque d’apparaître sans les apparats potentiellement creux de la phrase compliquée qui dit des choses simples. Parfois la nature de ce que je tente de décrire exige le contour, le méticuleux, le partiel, la nuance et les fioritures qui seuls rendent compte du détail et du précis, du circonstanciel, mais parfois je devine que mon langage se galvanise tout seul à mauvaise raison, qu’il ne fait que danser pour les effets de sa gigue, pour mieux se représenter – non pour mieux dire. Et puis j’ai toujours été plus touché dans mes chairs par la poésie incarnée que par le merveilleux lyrisme de l’esprit.

Le lieu de départ et d’arrivée

L’esprit pour l’esprit me fascine, mais ne me touche guère. Il me séduit, m’égare, me conduit hors de moi, vers lui et ses fards (premier sens étymologique du verbe séduire). Or ce que je goûte le plus, c’est d’être ramené au cœur, à la sensation, à ce dont je me défends d’être, à ce que je me défends de ressentir.

comment j'écris


Pour s’abonner: cliquer sur « Prévenez-moi de tous les nouveaux articles par email » tout en bas.
Laissez-moi un commentaire, partagez avec les boutons ci-dessous !