Une saison ardente – Richard Ford | (wildlife) Chronique

La première fois que j’ai lu Une saison ardente de Richard Ford, j’ai été envoûté d’une façon très particulière et sans comprendre pourquoi. Mais j’avais la sensation très nette que le récit, la façon d’écrire reflétait quelque chose du récit : plus précisément la nature des relations entre le fils narrateur et ses deux parents. J’étais éberlué de sentir avec intensité un lien puissant entre la forme narrative et le contenu narratif. C’était épatant, d’autant plus que je n’arrivais pas à saisir comment cela avait lieu.

une saison ardente richard ford

J’ai fini le livre, eu envie d’écrire à son sujet, le temps est passé et ces impressions se sont diluées. La frustration de n’avoir ni compris ni exprimé cette expérience si forte m’a poussé à relire Une saison ardente. J’avais assez oublié le dénouement et les détails de l’histoire pour me replonger dedans avec une certaine naïveté, mais pas celle de me laisser embobiner sans comprendre cette fois ! Et c’était tout d’un coup évident : Richard Ford a truffé son récit de phrases qui disent sans dire, qui montrent sans désigner, qui manifestent sans expliquer quelque chose de ce lien entre Joe, son père et sa mère.

Je laisserai à chacun le plaisir et l’énigme, le charme de la découverte. Il se passe si peu de choses en si peu de temps, trois jours et le basculement radical, tandis que des mois entiers semblent s’écouler. Je dirai seulement qu’il y a, à mon sens, dans Une saison ardente de John Ford un écho troublant avec ce que l’on vit aujourd’hui depuis nos îles respectives. À qui parle-t-on et de quoi, lorsqu’on émet une parole ? Quelle est la violence la plus forte : n’exister que pour soi ou ne pas faire exister l’autre ? L’histoire est transparente, simple, droite, épurée même, et ses non-dits ouvrent des questions pour une vie entière.

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La maison au bout du monde | Michael Cunningham – Chronique

Un peu eau de rose quand même, je trouve. Un aspect grand public, super bien écrit et réalisé, mais sans génie, sans folie – même s’il faut avoir du génie pour écrire un roman pareil. Et qu’il y a la folie douce des personnages, leurs excentricités. Comme contre-exemple, John Irving est timbré, ses livres hallucinés et hallucinants, carrément politiquement incorrect, frondeur, direct. Avec « La maison au bout du monde », Michael Cunningham flirte avec le politiquement incorrect mais ne prend pas beaucoup de risques. Ce n’est pas qu’il le faille, mais il semble vouloir démontrer que les modèles de vie acquis n’ont pas à l’être et qu’on peut vivre autrement (la famille typiquement), et ça reste gentil, je trouve.

On est dans la tête de plusieurs personnes, avec trois protagonistes principaux, mais chacun déroule sa pensée de la même façon. Chacun est brillante d’introspection, d’analyse des êtres qui l’entoure, mais aucun n’a, il me semble, son caractère propre, sinon dans le regard des autres : je veux dire que ça ne se sent pas dans l’écriture, ça ne transparaît pas dans leur voix.

la maison au bout du monde Michael Cunningham

Je me sens mal d’écrire cela, parce que le boulot est évidemment titanesque, la facture soignée, l’intelligence remarquable, et l’histoire belle. J’ai d’ailleurs cru au début être tombé sur une nouvelle perle pour moi. Mais j’ai tout d’un coup été sorti de l’envoûtement. Entre autre par des maladresses de récit à chaque fois qu’il faut faire passer les années rapidement, comme si au lieu de nous laisser remplir les creux avec notre propre imagination, il fallait nous dire ce qui s’était passé, sans y passer trop de temps, mais sans le traiter aussi finement que le reste de l’écriture.

Je vais utiliser une image dure et qui ne dit que ma subjectivité : je le rangerais entre les romans de gare et les grands auteurs, à mi-chemin. Il y a cet aspect lisse, film américain à grosse production, avec cependant des traits splendides d’écriture magique et originale, d’analyse étonnante des psychologies, une idiosyncrasie peu commune des caractères mélangée à des représentations standardisées sans aspérités.

D’autres romans m’ont giflé, abasourdi, tourmenté, surpris, estomaqué, percuté. Celui-ci m’a bercé, amusé, ému. C’est déjà beaucoup.


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Seul dans le noir | Paul Auster – chronique

Seul dans le flou

J’ai fini « Seul dans le noir » de Paul Auster comme étonné : finalement j’ai aimé, et j’aurais voulu que ça continue. Au premier tiers, au creux d’une histoire dans l’histoire, j’étais tout à fait mitigé et j’ai hésité à continuer – les univers surréalistes de l’auteur ne m’ont jamais réussi. Pourtant aux dernières pages je n’en avais plus assez et suis resté sur ma faim.

Drôle de menu

C’est que ce fut un drôle de menu : j’ai eu le sentiment d’être accompagné dans des lieux très différents et sans grands rapports. Certains m’ont ému, d’autres m’ont tout juste diverti. La démonstration littéraire m’a sans aucun doute fait sourire, et j’ai opiné du chef devant l’art accompli, mais je reste avec une frustration : en moi ces pièces étaient disjointes, et ni l’une ni l’autre ne s’apportaient quoique ce soit d’être ainsi organisées, appointées.

seul dans le noir paul auster_photoBoris Dunand
Sans pont

Avec le recul, je vois le coeur d’une histoire, belle, touchante, simple, avec deux champignons qui n’ont rien à faire là, et qui résonnent assez peu avec ce cœur. Si encore il y avait des échos, des rebonds, un apport mutuel entre ces éléments, mais je n’ai vraiment perçu que des extensions, des parasites. J’ai peut-être raté quelque chose ? Ce récit dans le récit et les deux anecdotes de vie de famille me font l’impression de mini nouvelles dans le roman qui auraient pu être racontées ailleurs. Comme des histoires imbriquées les unes dans les autres, sans pont, sans que l’une n’ajoute quelque chose à l’autre, sauf qu’elles sont savamment emmêlées.

L’art de raconter, certes

L’histoire écrite dans l’histoire, je la trouve sèche, elle ne me touche en rien, c’est juste une succession de faits, comme un thriller captivant mais sans fond, sans sensibilité. Une maîtrise littéraire soulevant la question du vrai, qui fait vaciller l’entendement avec brio, certes. Mais le reste de l’histoire est tellement sensible, authentique, terre à terre et incarné, que j’aurais préféré n’avoir que ce goût-là en bouche, ça m’aurait suffi et mieux contenté. J’ai trouvé beau et fort ceci-dit, je ne déconseille absolument pas, c’est juste particulier et ce particulier ne m’a pas trop plu.

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Walter Tevis « L’oiseau d’Amérique » | Chronique

Une géniale dystopie

Quelle fresque dystopique ! Je ne m’attendais pas à être pareillement saisi. Trois personnages, une année temporelle (une jaune ?), deux lieux, un voyage, et un monde à la fois parfaitement étranger et étrangement familier. Avec « L’oiseau d’Amérique », le Walter Tevis 1980 nous parle encore en 2020.

Le procédé

Comment décrire les absurdités de notre civilisation technique en ne faisant rien d’autre que d’en décrire les dérives imaginaires avec les yeux de la découverte, de la naïveté incrédule et surprise, de l’effroi et du désarroi. S’il fallait un livre pour en exemplifier la possibilité, il est là.

Walter Tevis l'oiseau d'amerique

J’ai eu le sentiment de découvrir l’ampleur des désastres à mesure que les protagonistes décrivaient leurs impressions. L’histoire amène dans son écoulement les facettes chaque fois nécessaire à la compréhension de plus en plus élargie de ce qui a lieu et des processus qui ont mené là. Une sorte de description événementielle, non descriptive, dérivant avec subtilité de l’expérience des trois personnages.

Ce qu’on a perdu

L’écriture, la lecture, les enfants, les interactions : serait-ce là les fondamentaux de nos libertés, de nos consciences déployées ? Confondues certainement : la possibilité de vivre et de souffrir. L’étrange poésie des robots, l’effrayante mécanisation des êtres, deux entités reliés par une absence, un pont détruit invisible, une amputation. Nécessaire à l’équilibre de l’intimité, de la vie privée, de la non-intrusion. Les pilules parfaites et la nourriture synthétique comblent les trous.

Quelle candeur ?

Je n’arrivais par moments plus à savoir si c’était l’écriture et son procédé qui étaient naïfs, trop simplement cordelés, maladroits, ou s’il fallait cette candeur pour refléter la pureté de ce qui a été perdu, éliminé, effacé de la carte. La technique, la religion, le lien social, les émotions, la souffrance et la joie, l’ambivalence et le paradoxe des impressions poétiques et de l’amour, le sens d’une existence et de l’existence humaine : ce sont ces essentiels qui sont questionnés, ces questions qui sont soulevées, soulignées, dessinées.

Tout ce qui m’a plut

L’écriture simple et sensible, parcourues de notes poétiques qui reviennent comme des refrains, de lointains souvenirs, le rythme agréable des situations, les changements d’atmosphère revigorants, les pointes d’humour, les traits d’esprit cinglants, la mise en abyme terriblement efficace des convictions trop certaines d’elles-mêmes, les points de vue qui alternent régulièrement d’un personnage à l’autre, la confrontation des cultures disjointes, tout a parfaitement entretenu mon intérêt, ma curiosité, suscité mon attachement aux caractères. J’ai adoré lire ce livre.


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Jim Grimsley – Les oiseaux de l’hiver | Chronique

Le quart de couverture du livre de Jim Grimsley aurait pu être infiniment plus interpellant : j’ai trouvé ce livre remarquable ! J’ai découvert cet auteur comme d’autres : à Emmaüs, en chinant dans la collection 10|18, auteurs américains, un titre poétique, une image brute, et une présentation qui me titille, j’embarque, on verra.

Un « tu » étrange – pas longtemps

Les premières pages m’ont fait reculer d’un pas, avec ce « tu » du narrateur que je n’avais pas rencontré depuis longtemps. Il me sortait de la lecture, mais pas complètement, juste assez pour le prêter à ma copine qui avait plus envie de lire que moi pendant nos vacances. Elle l’a dévoré et m’a dit que je devrais vraiment continuer. « C’est glauque, mais c’est génial ». Effectivement.

Ce « tu » est celui d’un adulte qui parle à l’enfant qu’il fut. Et comme Claire l’a joliment dit : « c’est un tu plein de tendresse ». Une fratrie et une mère liées et prises au piège avec un père à l’alcool violent, voilà qui pourrait résumer tout sans rien dire.

jim grimsley les oiseaux de l'hiver
Un vas clos dehors

Les rêveries imaginaires où le narrateur échappe à son corps, à sa prison, où tout le monde disparaît. Les maisons qui se succèdent, cellules, chambres sans confort, promiscuité. Le temps mariant deux journées en plusieurs années. Les détails importants livrés comme s’ils ne l’étaient pas. Les regards de la mère. Les températures sur la peau. La chienne, le sang, le café. La jeunesse des parents. L’isolement. Les apparitions clefs des autres membres de la famille, de leur histoire, de leurs héritages. C’est une sorte de vase clos en extérieur, une histoire dite avec très peu d’éléments, sobre et puissante. Je me suis senti piégé comme la famille, incapable de sortir du labyrinthe émotionnel, qui a déjoué toutes mes anticipations jusqu’à la fin.

Inconfortable et saisissant

Une lecture hypnotique, peu confortable. Un drame à l’écriture aussi simple et rêche que subtile et puissante. Je pourrais presque dire que ce récit de Jim Grimsley m’a retenu entre ses griffes comme le père sa famille – sauf qu’il ne m’a pas humilié ni blessé, juste rendu intensément vivant.


Mes autres chroniques

Frederick Exley | LE DERNIER STADE DE LA SOIF


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« Certains héritent de leur père la bosse des maths, une montre à gousset en or rongée par la verte oxydation des années, ou une expression sempiternellement ahurie. Du mien, j’ai reçu ce besoin d’entendre mon nom chuchoté avec révérence. Cet été là, à New York, j’aspirais à autre chose. Je voulais l’argent et le pouvoir que la célébrité amenait, et pour finir je désirais l’amour, ou du moins c’est ce que je prétendais, même si je sais à présent que je cherchais surtout l’adulation des foules, et que l’amour n’était qu’un mot qui en chassait tant d’autres, plus appropriés de ma bouche. N’ayant aucune idée précise de ce qu’il fallait faire pour y parvenir, je me mis en tête que j’écrirais un jour mon Grand Œuvre – je sais maintenant que je n’y avais jamais vraiment cru. »Frederick Exley, Le dernier stade de la soif, page 58

La violente poésie américaine

J’allais passer au prochain livre, et un mouvement de colère m’a fait écrire dans ma tête : des phrases spontanées pour dire mon plaisir de lecteur, pour ne pas passer au prochain sans tenter de faire trace, de garder un témoignage, de me raconter ce qui m’a plut, ce que j’en garde. Pour mieux me souvenir et témoigner. D’autant que je n’avais jamais entendu parler de cet auteur, qui pourtant, selon moi, s’inscrit dans la lignée d’écrivains dont j’adore la littérature depuis plus de 20 ans : Jack Kerouack, John Fante, J.D. Salinger, Hunter S. Thompson, etc. – autant d’auteurs dépeignant chacun à leur façon ce que j’appellerais la violente poésie américaine.

Une soif perpétuelle

J’ai à nouveau lu comme je lis depuis trop longtemps : entrecoupé de semaines sans lecture, à perdre le fil, à ne plus me souvenir. Pourtant le livre m’est toujours revenu, et le conteur a toujours réussi à replanter son histoire dans un contexte. Arrivé au bout, je serais même tenté de dire que c’est un livre qui peut se lire comme ça. Il n’y a pas de début et de fin, je n’en ai pas le sentiment, malgré son titre qui laisse à penser une sorte de décompte, d’écoulement de sablier. Le dernier stade de la soif serait plutôt un état perpétuel pour Frederick Exley : au bord de rompre tout le temps et chutant parfois.

Démon Millerbukowskien

Je vois Frederick Exley comme un monstre de pulsions de pensées. Sac de nœuds blessés empêtrés dans les floutages de l’alcool, et puissance d’esprit qui voit trop bien les rouages des arrangements de surface, du lissage social. Il me fait penser à Henry Miller, en plus brutal (beaucoup moins lyrique) et éminemment plus pathétique, mais si humain dans sa dérive et si lettré et fin dans ses analyses qu’il s’en tire toujours avec une sorte de classe. Me vient l’image d’un démon rassemblant les entités d’Henry Miller et de Charles Bukowski.

Sombre et lumineux

La noirceur de la dérive personnelle, des ratages compulsifs à répétition, de l’auto-sabotage, du refus catégorique, du cynisme désillusionné, rencontre un humour acide et frais qui fait des éclaboussures de gaité et tourne les pires versants du personnage en farce et comédie. Dans un mélange d’autodérision et de capitulation : en assumant pleinement son ignominie, en renvoyant l’image des horreurs et des absurdités du bien-pensant, il déboute ce qui voudrait le juger.

Frederick Exley m’a donné envie de faire un peu de place au pire de moi-même, je dirais. Plutôt précieux.


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Isaac Babel – Histoire de mon pigeonnier | chronique littéraire


Histoire de mon pigeonnier – Isaac Babel

« Le miracle Babel est sensible dans la moindre de ses phrases: c’est une fraîcheur farouche et pourtant tout en nuances. » – Claude Mouchard / Editions Le Bruit du Temps.

Une introduction de confiance

La littérature est faite de recoins, de greniers bouillonnants. C’est James Salter qui, de sa lampe d’aviateur, m’a montré l’endroit où se cachait le verbe fou d’Isaac Babel. Je venais de tomber amoureux du lyrisme du premier, il aurait donc pu évoquer n’importe quel autre écrivain que j’aurais pareillement tendu ma main dans les mailles sombres et humides de la pièce, à travers toiles d’araignées, fourrures suspectes et morceaux de miroirs saillants. Je n’avais jamais entendu parler d’Isaac Babel, « sans doute le plus grand prosateur de la littérature russe de la première moitié du XXe siècle », mort fusillé. Mais mes sentiments pour la plume Salterienne et l’emphase avec laquelle celle-ci décrivait le génie du monsieur m’ont convaincu qu’il fallait connaître cette œuvre: Histoire de mon pigeonnier.

La lecture facile

Il y a des livres qui se lisent les doigts dans le nez, si je puis dire. La ligne est facile, l’intrigue au cœur plantée dans un hameçon qu’on a tôt fait d’avaler, l’écriture belle, l’intelligence limpide. On y avance avec goût et plaisir, sans heurts, sans effort. C’est l’expérience que j’ai faite à travers la lecture qui a suivi celle d’Isaac Babel: « Les chaussures italiennes » de Henning Mankell, l’auteur suédois. Je l’évoque pour bien décrire le contraste: avec cette Histoire de mon pigeonnier, le rapport fut infiniment plus compliqué.

Je l’ai abandonné une première fois, malgré et à cause d’un vertige. Quelques mois ont passé. Je l’ai enfin lu, à petites lampées, comme un alcool fort dont on ne peut guère abuser. Fasciné, ébaubi, touché, traité par ce livre comme par le tambour d’une machine à laver. J’en suis sorti en ne sachant que trois choses: l’écriture était une splendeur d’inventivité et de lyrisme, l’histoire fragmentée me laissait une impression rocambolesque et terrifiante d’humanité, et mon souvenir du récit était confus, quasi transparent. Je l’ai relu une deuxième fois, et c’est seulement deux mois plus tard que j’arrive à en déposer ici quelque chose, réminiscences en forme d’aurores boréales.

Une extraordinaire singularité

Pièce rare dans mes expériences de lecteur, d’accès difficile, qui m’a demandé, repoussé, fatigué. Rare et exceptionnelle. Un effort m’était nécessaire, mais la récompense ressemblait à ces pics que l’on gravit en crachant ses poumons, à ces caves souterraines resplendissantes où l’on n’accède pas sans surmonter les angoisses d’épouvantables tunnels. La beauté de l’écriture est faite d’une absolue singularité, les images aussi juste qu’improbables, inimaginables et pourtant si pleines de sens, puissantes de la surprise qu’elles provoquent immanquablement. L’humour est violent, grotesque, désarmant, la rage innocente, le sexe une chanson naïve chantée en cachette, d’une voix fluette mais si goulue d’appétit, la vie une cordelette marron usée et chérie comme un agneau perdu dans les yeux d’un enfant. La peau du livre est ridée de siècles d’injustices, de guerres immondes, de morts absurdes et sèches. Je me suis trouvé les bras pendus devant ce spectacle, cette fresque invraisemblable.

J’ai eu ce matin la présence, complice peut-être, de notre cher Charles-Albert Cingria, poète cycliste né à Genève, aux lignes aussi tortueuses et vertigineuses que les chemins empruntés par son vélo. Mais je n’aime pas les comparaisons, ce n’en est pas une, juste un reflet, un écho spontanément apparu dans mon imagination matinale.

À l’envers

Je ne dirais pas qu’on se régale en lisant l’ « Histoire de mon pigeonnier » de Isaac Babel, je dirais que lui se régale de nous voir les yeux exorbités, le rire toutes dents dehors, la larme en colère et la gueule de travers, tordue par un trop plein de vie.


Histoire de mon pigeonnier – Isaac Babel, Editions Le bruit du Temps: lebruitdutemps.fr


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Jim Harrison – Dalva | chronique littéraire


Dalva – Jim Harrison

L’amour emporté dès son éveil, la littérature au péril de l’expérience, une famille d’os et de ruisseaux.  

Un livre hanté

Dalva est un livre hanté. La terre du Nebraska crisse entre les pages, comme le sable d’un livre lu sur la plage. Des voix lointaines, hululement d’un peuple anéanti, résonnent entre le labyrinthe des signes dactylographiés. Le sang gorge certaines pages d’une vague humidité, sourdant le malaise d’une maligne complicité. Les animaux et la nature parlent comme les Hommes, s’infiltrent dans la trame de l’histoire, plongent leurs racines, leurs griffes, leurs sèves sous la peau du lecteur envoûté.

Le récit, longue boucle d’une quête menée comme une fuite, semble avant tout servir de prétexte à raconter un pays, une région, l’histoire de trois générations intimement reliées, et cette atrocité d’un peuple sacrifié sur l’autel de la cruauté et de la violence. J’ai le souvenir d’avoir perçu le remugle de cette tragédie dans chacun des livres de Jim Harrison: une trame de fond comme un grand voile rouge, animé d’ombres et de cris, de dignité et de tristesse. La culpabilité et l’innocence, le passé et le présent, la révolte et les pleurs, la sagesse et la démence, le deuil impossible et la rémission: ces pôles s’entremêlent dans la complexité vivante des émois véhiculés par l’auteur, comme ils le font dans l’irrationalité bien réelle de nos vécus.

La puissance des personnages

Au premier livre lu de Jim Harrison, « un bon jour pour mourir », il y a 20 ans, j’avais déjà répondu avec ces mêmes impressions d’un chant sacré, venu des profondeurs d’une poitrine tuméfiée. Une ode puissante de choses à peine dites que l’on reçoit comme des gifles. Les personnages frisent tous avec ces folies que nos visages de circonstance masquent. Drôles, attachants, grotesques, insupportables, tendres, leurs caractères touffus d’extravagances s’infiltrent chez le spectateur comme une joyeuse et inquiétante maladie, une pénible tentation.

Il y a quelque chose de troublant dans le fait que le personnage de Dalva, femme férocement libre, intense, sexuelle, ait été écrit par ce grand monsieur dans la force de l’âge – il dit d’ailleurs être sorti épuisé des mois d’immersion à vivre cette altérité. J’imagine un Jim Harrison, grand-père, aimant de toutes ses fibres l’une de ses petites filles et capables de la faire exister de l’intérieur. J’invente, mais c’est le rapport que cette écriture m’a fait imaginer, tant il touche et sonne juste, vrai.

Aux améridiens, aux femmes, aux minorités

Jim Harrison, auteur américain majeur, est mort il y a tout juste un an, le 26 mars 2016. L’imposante présence, la stature titanesque, l’œil qui part, la distance, la gravité – ses livres en sont comme des échos. Sa sensibilité aux causes des opprimés et des sans-voix vient encore une fois nous susurrer aux portes de l’âme le rappel des choses essentielles. Je laisse à votre désir la possibilité de rencontrer les détails concrets de ce roman dont les feuilles vibrent encore dans le vent des grandes plaines.

 BD

 


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Brady Udall – Le destin miraculeux d’Edgar Mint | chronique littéraire


Le destin miraculeux d’Edgar Mint – Brady Udall

 

Le livre d’une révélation pour un auteur et pour l’histoire de la littérature américaine.

 

Malgré une lecture inattentive

J’ai lu le livre de Brady Udall avec une attention flottante. Le souvenir est nébuleux. J’ai pourtant très envie de partager la lecture de ce roman singulier. Il suffit que je relise quelques pages, et tout ce qui m’a fait l’aimer ressurgit avec force. Oui, il est aussi simple que sublime, discret et sans facéties, mais d’une profondeur insidieuse. Brady Udall a écrit un long drame qui rit, une longue peine qui chante – une ode aux minces filets de lumière qui nous épargnent de nos plus terrifiantes nuits.

 

Les effets secondaires

Les émotions y éclosent par effleurements, comme la larme au contact d’une brise très légère, comme le rire fuse au détail à peine souligné et parfaitement inattendu, comme la tendresse monte au cœur par ricochet d’humeur. À quelques très rares exceptions près, Brady Udall ne nous prend jamais la main pour nous emmener de force quelque part. Il tisse ses caractères et son histoire sans en avoir l’air. Toile envoûtante et sans mystère, le verbe tout entier dans les rugosités du réel, les deux pieds pris dans les saloperies du destin. Il n’y a pas de répit, pourtant on respire large tout du long.

 

Un personnage attachant

Il me semble que je n’ai pas mis long feu à me prendre d’affection pour le jeune Edgar Mitty. Sur le quart de couverture, la comparaison avec le Garp¹ de John Irving ne m’a pas tant parlé, j’ai été plutôt ramené aux souvenirs de l’hilarant Owen²: ces deux gamins suscitent quasi instantanément une tendresse où se mélangent les rires les plus abasourdis, une compassion sans bornes devant leurs extravagances, et un puissant désir de protection en devinant leurs ressentis d’écorchés vifs. Ils sont magnifiques dans leurs amitiés fraternelles, leurs candeurs espiègles, et cette sorte de fidélité à eux-mêmes qui les pourvoit d’une liberté où la loyauté se fait d’un cœur affranchi.

 

Un Edgar Mint en chacun

Le destin d’Edgar est miraculeux, il reste cependant parfaitement crédible, et l’histoire de ce gamin maudit et pourtant toujours sauvé, creuse un puits de résonances avec le drame de nos vies. Si bien que l’on peut difficilement, me semble-t-il, ne pas être à jamais touché par ce récit. Malgré ma lecture qui a manqué de profondeur, je devine que ce livre restera parmi les précieux. En partie parce qu’on y entend tout du long, comme une image rémanente, l’écho cette question: « Quelle douceur terrestre est-elle sans mélange? »

BD

 

Lire la page wikipedia sur l’auteur

  1. Le monde selon Garp, John Irving
  2. Une prière pour Owen, John Irving

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Siri Hustvedt – Tout ce que j’aimais


Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt

Le roman qui a imposé Siri Hustvedt comme écrivain majeur de sa génération.

Le décor

New York, année 70, les acteurs d’une intelligentsia esthète et privilégiée, sortie tout droit des tumultes de l’histoire et des chaos du siècle. Le hasard des attirances qui se fait sur des terres communes: ils ne se connaissaient pas, mais ils partagent des racines, des goûts, des rêves, des exigences, comme s’ils se connaissaient déjà. Un geste suffit à révéler leur connivence.

Deux couples. Deux histoires parallèles. Nous connaissons tous ce que la rencontre de deux êtres suffit à produire de mystère. Sans compter les masses confuses qui précèdent à leur télescopage. Je ne parle pas de mystère étrange, je parle d’insu, d’inconscient, de corps, d’histoire logée dans les parts ténébreuses, inaccessibles.

Ce qui Siri Hustvedt décrit dans « Tout ce que j’aimais », d’une certaine façon, ce pourrait être le contour vague et poreux de ces mystères infinis. Je n’ai pas retrouvé ce qui me fait décrocher dans les livres de son mari Paul Auster – ce mystère par trop étrange pour mon goût, mais j’ai trouvé le tangible du récit psychologique qui flirte avec la poésie éternelle de tout ce qui lui échappe.

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Du lien entre les êtres

La douleur. Le mystère sensible et la douleur. Il y a trois couples en réalité. Il y a rupture. Il y a enfants. Il y a mort, maladie, dégénérescence. Mais plus que tout, il y a création, créativité, art, écriture et peinture, émerveillement poétique du réel transfiguré par la capacité imaginaire de l’être humain. Et l’ambiguïté fondamentale du lien entre les êtres, entre eux et ce qu’ils font. L’ambivalence, les doubles-faces, la coexistence d’élans contraires. Tendresse faite d’une sensualité qui pourrait déborder. Il y a distance, présence forte de celles et ceux qui ne sont pas là, opèrent une influence à travers leur absence, malgré celle-ci, par devers celle-ci.

Il y a aussi souffrance rentrée, indicible. Et tout ce qu’elle engendre: folie, séparation, incompréhension, violence, lutte, refus et colère. Les adultes devant la mort, les enfants devant la vie, les visages devant le temps, les couples devant leurs sentiments. Et puis désillusion. Une mélancolie sans désespoir, des questions sans réponse. L’histoire est simple, de peu de mouvements, mais de mille mouvements. Deux intrigues se télescopent, l’une existentielle, l’autre digne d’un thriller.

Mon sentiment

L’écriture est discrète et subtile, magnifiquement enroulée dans son apparente simplicité. J’ai aimé ce livre comme on aime le jardin derrière la maison, touffu dans ses limites, gras et abondant, parcouru de quelques rayons de soleil. Doux le matin, ombré à midi, tendre et bruyant le soir, inquiétant et suave la nuit. Je vous y invite à la contemplation des étoiles et des jeux d’enfant, des pleurs secrets et des chuchotements amoureux, des heures graves.

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