Comment être plus créatif

Comment être plus créatif / créative, libérer sa créativité: la question me vient régulièrement. Les obstacles sont nombreux, autant intérieurs qu’extérieurs. Il existe de nombreux modes d’emploi, des listes d’astuces. Ce n’est pas ce que je propose ici.

J’observe que mon rapport à ma créativité est un reflet manifeste de mon rapport à ma vie. Et comme je m’inspire directement de ma vie pour créer, je parle souvent de mes difficultés, de mes découvertes, du lien intime qu’il me faut apprendre avec moi-même. Et je pense que le résultat de mon travail est une source potentielle d’inspiration, pour n’importe qui se trouvant avec de semblables interrogations.

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Des vidéos qui pourraient t’inspirer

Je viens de créer une playlist où je rassemble toutes mes vidéos qui témoignent de comment je deviens progressivement toujours plus libre dans ma créativité. Ce ne sont pas des conseils, pas des astuces, pas des trucs, mais bien des manifestations de quelqu’un qui cherche son chemin avec sa créativité, et peut-être montre par l’exemple des voies possibles.

Mon seul conseil

Comment être plus créatif pour moi pourrait se résumer à ça: profiter de ne pas oser, de ne pas savoir, de ne pas sentir, de ne pas comprendre, de ne pas y arriver pour justement écrire, peindre, filmer, raconter exactement cette difficulté.

J’ai écris des milliers de page

J’ai écris des milliers de page sur le fait que je n’arrivais pas à écrire ce que je voulais écrire. C’était frustrant, ça ne correspondait pas à ce que voulais écrire: ça ne répondait pas à mes exigences. Jusqu’au jour où j’ai réalisé que ce faisant, j’avais développer ma capacité à traduire mes ressentis en phrases écrites. J’avais écris des milliers de pages sans m’en rendre compte. Dès que les exigences et les attentes ont pu me laisser voir ça, j’ai compris que j’avais eu un bon réflexe. L’écriture était devenue facile sans que je ne m’en rende compte.

Mon blog créatif
Ma chaîne youtube

Je prétends faire des courts-métrages (?)

J’ai découvert tout récemment que je pouvais étiqueter mes productions vidéo de l’intitulé « court-métrage ». Ça m’a surpris, fait plaisir, et surtout donné une sorte d’identité de partage: tout d’un coup je savais comment appeler le résultat de mon travail, je pouvais m’inscrire quelque part. Je pouvais remplacer « court film poétique » que je ne vois nulle part par « court métrage » que l’on voit partout. 

Cet événement est arrivé quelques mois après que je découvre l’existence du documentaire autobiographique. C’est Philipe Leone (artiste, coach sportif, thérapeute corporel) qui m’avait envoyé le lien vers un film de Ross McElwee en me disant que ça lui faisait penser à mes films. Une autre révélation qui m’avait pareillement permis de trouver une sorte de légitimité à créer ce que je crée en vidéo.

Pourtant, je continue de me sentir tel un imposteur. Un vague malaise qui me dit que je ne peux pas décemment appliquer la notion de court métrage à mes productions. Petit à petit, ce malaise diminue, et il a pris un sérieux coup dans l’aile il y a quelques jours. Voici comment et pourquoi:

Ce que je ne fais pas

Hier je pensais à ce malaise que j’ai de « prétendre » faire des courts-métrages. Et puis je me suis dit, tandis que je déambulais dehors : d’accord, je n’écris pas de scénario à l’avance, je ne dessine pas de storyboard, je ne fais pas de visite de lieux à filmer, je n’embauche pas des acteurs, je ne sais pas quelle histoire je vais raconter avant d’y être, je n’utilise pas de lumières, je n’ai pas d’équipe, je ne fais pas des recherches de fonds, je ne filme pas selon des plans-séquences décidés à l’avance, je ne fais pas de projections en salle, etc.

Ce que je fais
Filmer

Au niveau technique
Je choisis mon matériel avec soin, suivant ce que je vais filmer, les conditions et mes envies du moment. J’en connais des aspects techniques relativement poussés – je ne filme rien en automatique et reste maître du choix de tous les paramètres en jeu. Chaque plan que je filme est choisi selon l’angle, la lumière, les couleurs, un arrangement esthétique auquel je suis particulièrement attentif. Je vérifie souvent si les plans que je viens de filmer correspondent à ce que j’imagine. Je réfléchis toujours à des plans complémentaires qui enrichiront les points de vue, parfois je pense aussi à filmer des éléments de récit, de transition, pour qu’on comprenne mieux le passage d’un lieu à un autre, d’un moment à un autre – un aspect que je commence à volontairement négliger: il me rend trop cérébral; je privilégie depuis un rapport de plaisir et d’inspiration à l’image, et fais confiance que les trous peuvent être remplis par chacun. Je pense à capturer des sons qui me serviront, soit en parallèle, soit avec un micro associé à mon équipement.

Au niveau créatif
Prenant progressivement de plus en plus conscience de ce qui se joue en moi intimement quand je filme, j’affine dans le même temps la précision créative de mes captures. Comme je viens de le dire, je préfère me concentrer sur un sentiment de nécessité intérieure à engranger ce qui a lieu, plutôt que sur le souci d’une cohérence de récit, d’une compréhension claire de la lecture, d’une fluidité temporelle.

Montage brut

Je passe en revue et édite chacun de ces plans, je crée un premier montage qui me permet d’éliminer grossièrement tout ce que je décide de laisser de côté. En suivant une intuition esthétique et analytique, j’élimine, coupe, déplace, organise les éléments. Jusqu’à avoir un objet complet, qui tient de lui-même, dans lequel j’irai ensuite décider des détails d’édition suivant la suite du processus.

Musique et ambiance sonore

Sur un site auquel j’ai payé un abonnement, je cherche un ou plusieurs morceaux qui à la fois se marient bien aux ambiances mais aussi servent la tonalité émotionnelle des séquences. J’ai souvent une représentation précise des instruments, ambiances et rythmes que je veux et ne veux pas. J’ai aussi une vague idée de la couleur harmonique souhaitée: gaie, triste, neutre, feutrée, mélangée. C’est une recherche qui me demande de la patience. Au téléchargement, je spécifie à chaque fois les licences spécifiques selon l’usage que je vais en faire.
Parfois je télécharge également des bruits d’ambiance qui me manquent et qui ajoutent une qualité immersive  et réaliste au film. Je fais presque tout le temps un gros travail d’édition du paysage sonore: allonge sous les plans pour créer des transitions par le son, arrondis les angles, ajuste les volumes, etc.
J’ai petit à petit créé des presets (préréglages) qui me permettent d’accélérer ce travail qui est sans doute la partie qui me plaît le moins (peut-être la seule qui ne me plaît pas même) – mais qui ajoute une telle qualité d’immersion et de séduction qu’il est difficile de la négliger, si c’est ce que je souhaite.

Écriture

Je réalise presque toujours un travail d’écriture. Parfois en amont, parfois en même temps ou après coup. Il faut que les mots résonnent avec les images, d’une façon ou d’une autre. Parfois les deux éléments viennent d’expériences lointaines dans le temps et l’espace, parfois ils sont intimement liés. Il y a toujours un gros travail d’édition, d’adaptation au langage parlé, de quantité de mots, de résolution finale. 

Enregistrement voix off et édition

Hormis quelques rares exceptions où j’ai fait participer des gens, j’enregistre moi-même la voix off, en cherchant débit, timbre, intonation adéquate et aussi naturel que possible.
Là aussi, j’ai petit à petit amélioré la qualité du rendu en utilisant différents plugins que j’ai enregistrés en presets et que j’applique systématiquement et ajuste selon les qualités spécifiques de ma voix au moment de l’enregistrement: compression, réverbération, limiteur, noise gate, égaliseur… 
Il y a un équilibre et une balance à trouver entre voix off, musique et sons d’ambiance, et rythme de la vidéo, c’est également un travail délicat.

Montage de l’ensemble

Il m’arrive de travailler la colorimétrie et la luminosité de chaque plan. Je fais en tout cas toujours des corrections pour les plans manifestement déséquilibrés (en couleur ou en lumière, en stabilité aussi).
Le choix du titre, de la typo ne se fait pas au hasard non plus. Tout doit représenter ce que le film raconte.
J’ai créé une séquence de fin que j’applique à chacun de mes films (signature, date, remerciements, invitation à l’action)

Export

Une fois que tous les éléments sont équilibrés, ajustés, corrigés, etc. je dois exporter au format adéquat pour la mise en ligne sur internet. Souvent j’utilise ces exports pour regarder sur téléphone ou sur écran et me rendre compte de choses qui auraient pu m’échapper. L’occasion de corriger quelques derniers détails.

Publication

Chercher le titre qui assemble les meilleures options SEO (Search Engine Optimization / référencement) tout en ne trahissant pas le thème du film. Idem avec la description et les hashtags, chacun de ces contenus fait l’objet d’une réflexion active, de choix précis – sur lesquels je peux revenir parfois des mois après.
Depuis quelque temps, j’inclus ma voix off en sous-titres. Ceci assure la clarté de compréhension mais améliore aussi la probabilité qu’un nouveau public découvre mon travail: chaque mot implémenté dans le système peut servir aux moteurs de recherche. Depuis quelques mois, je profite des options de traductions automatiques de google pour traduire titre, description et sous-titrages dans 2 à 5 langues.

Diffusion

Je m’occupe ensuite de partager ce résultat final sur toutes les plateformes que j’ai investi: facebook, instagram, tik tok, tumblr, twitter, linkedin…
Je participe quand je peux à des concours, et je commence à imaginer des moyens d’atteindre les réseaux officiels de diffusion (journalistes, blogeurs)

Conclusion

Donc oui, je crois que je peux dire que je réalise un travail conséquent qui mérite l’appellation de courts-métrages: des courts film autobiographiques de moins de 59 minutes. Voilà pour l’étiquette et la technique, le comment. À la question du pourquoi, ma réponse s’affine (et évoluera probablement indéfiniment), et je crois qu’elle ne fait que répéter la même chose que pour mes autres aires de créativité. Au fond, que ce soit en vidéo, en écriture, en photographie ou en écriture, le moteur fondamental est toujours le même: garder une trace de ma vie, et témoigner de ce vécu particulier en espérant des réponses touchées, rencontrées, interpellées.

Éditer un livre de photographie | 1

editer un livre de photograhie phare bretagne damgan
Processus | Première étape

Je commence à éditer mon livre avec les photographies de Bretagne et de Paris. Ça y est, le processus est lancé, j’ai mis un doigt dans l’engrenage. Ça fait plusieurs semaines que j’y pense, je savais qu’il fallait juste attendre: ça marine, ça cherche son chemin et à un moment donné, si c’est vraiment nécessaire intérieurement, ça se fait.

Fond et forme
J’ai choisi le format, sans être parfaitement convaincu, mais je veux tester la plateforme Lulu et la taille que j’imaginais se trouve dans un creux entre deux de leurs propositions. La différence est minime, je peux jouer avec ça. Je peux être souple sur la forme, l’emballage, tant que le fond reste intègre.

Outils et anticipation
J’ai envie de mettre en place une routine créative qui me permette de réaliser les suivants avec moins d’efforts pratiques et plus de liberté d’inspiration. Je fais un document de base (sur Page, largement suffisant et hyper pratique dans sa simplicité et son efficacité) que je pourrai réutiliser, comme pour le livre des polaroids/textes de Grèce: Le sacré du lieu.

Élire et éliminer
Hier je me suis replongé un moment dans les images. J’ai fait un tri dans le premier tri déjà opéré. J’arrive à une 40aine d’images, avec quelques doutes, aussi bien dans celles choisies que dans celles éliminées. La plupart des choisies s’impose cependant assez nettement. Et je trouve très satisfaisant de les passer en revue et de ressentir une sorte d’impact net qui confirme mon choix. C’est une sensation physique, comme une petite gifle dans le regard, c’est net, concis, direct, instantané : une impression, l’image se donne d’un seul coup, dans son entièreté, comme un tout harmonieux. C’est justement quand ceci manque que je doute, et j’essaye alors de trier en moi ce qui fait que je peine à éliminer l’image.

De la même manière, j’essaye de vérifier ce qui me fait éliminer une image en ayant le coeur qui se sert : si je tiens à une image parce qu’elle dit quelque chose d’important pour moi, mais que graphiquement, esthétiquement, je ne la trouve pas assez bonne, intéressante, frappante, est-ce que je dois reconsidérer cette évaluation ?

Un repère intérieur
C’est frappant, je découvre, de faire défiler une série triée au maximum et de ressentir ce saisissement continu. Infiniment plus fort que quand je cède la place à des images qui ne me font pas le même effet. Une force se dégage de l’ensemble. Qui me donne un sentiment d’évidence, de justesse.

Les inspirations
Ma lecture matinale du livre de photographies m’inspire. Ce matin, la page sur Michel Zumpf a ouvert une possibilité qui me permettra peut-être de donner une réponse satisfisante à ces doutes exprimés : peut-être que les images moins fortes singulièrement peuvent se porter mutuellement en étant mises en page plus petites et rassemblées. Il y a sans doute des sous-groupes possibles. Et peut-être que cet impact net, fort et instantané pourra se faire en les mariant.


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Une saison ardente – Richard Ford | (wildlife) Chronique

La première fois que j’ai lu Une saison ardente de Richard Ford, j’ai été envoûté d’une façon très particulière et sans comprendre pourquoi. Mais j’avais la sensation très nette que le récit, la façon d’écrire reflétait quelque chose du récit : plus précisément la nature des relations entre le fils narrateur et ses deux parents. J’étais éberlué de sentir avec intensité un lien puissant entre la forme narrative et le contenu narratif. C’était épatant, d’autant plus que je n’arrivais pas à saisir comment cela avait lieu.

une saison ardente richard ford

J’ai fini le livre, eu envie d’écrire à son sujet, le temps est passé et ces impressions se sont diluées. La frustration de n’avoir ni compris ni exprimé cette expérience si forte m’a poussé à relire Une saison ardente. J’avais assez oublié le dénouement et les détails de l’histoire pour me replonger dedans avec une certaine naïveté, mais pas celle de me laisser embobiner sans comprendre cette fois ! Et c’était tout d’un coup évident : Richard Ford a truffé son récit de phrases qui disent sans dire, qui montrent sans désigner, qui manifestent sans expliquer quelque chose de ce lien entre Joe, son père et sa mère.

Je laisserai à chacun le plaisir et l’énigme, le charme de la découverte. Il se passe si peu de choses en si peu de temps, trois jours et le basculement radical, tandis que des mois entiers semblent s’écouler. Je dirai seulement qu’il y a, à mon sens, dans Une saison ardente de John Ford un écho troublant avec ce que l’on vit aujourd’hui depuis nos îles respectives. À qui parle-t-on et de quoi, lorsqu’on émet une parole ? Quelle est la violence la plus forte : n’exister que pour soi ou ne pas faire exister l’autre ? L’histoire est transparente, simple, droite, épurée même, et ses non-dits ouvrent des questions pour une vie entière.

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La maison au bout du monde | Michael Cunningham – Chronique

Un peu eau de rose quand même, je trouve. Un aspect grand public, super bien écrit et réalisé, mais sans génie, sans folie – même s’il faut avoir du génie pour écrire un roman pareil. Et qu’il y a la folie douce des personnages, leurs excentricités. Comme contre-exemple, John Irving est timbré, ses livres hallucinés et hallucinants, carrément politiquement incorrect, frondeur, direct. Avec « La maison au bout du monde », Michael Cunningham flirte avec le politiquement incorrect mais ne prend pas beaucoup de risques. Ce n’est pas qu’il le faille, mais il semble vouloir démontrer que les modèles de vie acquis n’ont pas à l’être et qu’on peut vivre autrement (la famille typiquement), et ça reste gentil, je trouve.

On est dans la tête de plusieurs personnes, avec trois protagonistes principaux, mais chacun déroule sa pensée de la même façon. Chacun est brillante d’introspection, d’analyse des êtres qui l’entoure, mais aucun n’a, il me semble, son caractère propre, sinon dans le regard des autres : je veux dire que ça ne se sent pas dans l’écriture, ça ne transparaît pas dans leur voix.

la maison au bout du monde Michael Cunningham

Je me sens mal d’écrire cela, parce que le boulot est évidemment titanesque, la facture soignée, l’intelligence remarquable, et l’histoire belle. J’ai d’ailleurs cru au début être tombé sur une nouvelle perle pour moi. Mais j’ai tout d’un coup été sorti de l’envoûtement. Entre autre par des maladresses de récit à chaque fois qu’il faut faire passer les années rapidement, comme si au lieu de nous laisser remplir les creux avec notre propre imagination, il fallait nous dire ce qui s’était passé, sans y passer trop de temps, mais sans le traiter aussi finement que le reste de l’écriture.

Je vais utiliser une image dure et qui ne dit que ma subjectivité : je le rangerais entre les romans de gare et les grands auteurs, à mi-chemin. Il y a cet aspect lisse, film américain à grosse production, avec cependant des traits splendides d’écriture magique et originale, d’analyse étonnante des psychologies, une idiosyncrasie peu commune des caractères mélangée à des représentations standardisées sans aspérités.

D’autres romans m’ont giflé, abasourdi, tourmenté, surpris, estomaqué, percuté. Celui-ci m’a bercé, amusé, ému. C’est déjà beaucoup.


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Alain Cavalier « Irène » | chronique du film

alain cavalier irène

Quelques mots poétiques sur le film documentaire d’Alain Cavalier « Irène »

Alain Cavalier « Irène »: le portrait

Portrait d’une absente. Moule en creux d’une présence disparue. Traces mnésiques dans les chambres vides, pleines de souvenirs. Dessin vocal d’une perception amoureuse. Reflet d’images, allégories et évocations. Il y eut une histoire, elle se raconte par bribes, par contours, par fragments.

Un homme se souvient de la femme qu’il a aimée. Des pièces aux scènes vécues. La caméra montre, dévoile, suggère. Le journal raconte, brûle pour de vrai et pour de faux, mais ce qu’il contient brûle vraiment. Les réminiscences surgissent d’une photographie. La voix, immédiate, donne ce qu’elle peut dire de ce qui a eu lieu, dont il ne reste presque rien. Le corps manifeste avec son langage symptomatique l’ampleur du dire et des non-dits, des secrets et des aveux.

Irène reine renie, Alain Cavalier relie

Film poème, documentaire introspectif, photographies lentes du temps de réciter. Alain Cavalier prend le temps de remonter les fils qui se tendent à l’objectif, déclenchent sa parole, émeuvent son sens esthétique. Irène, reine, renie. Alain relie, rassemble, pave le chemin de son deuil. 

L’oiseau mort, sublime dans la neige, la voiture percutée, l’accident et la beauté, la douleur. Il faut laisser beaucoup de mystère pour en dire un tout petit peu.


Regarder « Irène » Alain Cavalier


Seul dans le noir | Paul Auster – chronique

Seul dans le flou

J’ai fini « Seul dans le noir » de Paul Auster comme étonné : finalement j’ai aimé, et j’aurais voulu que ça continue. Au premier tiers, au creux d’une histoire dans l’histoire, j’étais tout à fait mitigé et j’ai hésité à continuer – les univers surréalistes de l’auteur ne m’ont jamais réussi. Pourtant aux dernières pages je n’en avais plus assez et suis resté sur ma faim.

Drôle de menu

C’est que ce fut un drôle de menu : j’ai eu le sentiment d’être accompagné dans des lieux très différents et sans grands rapports. Certains m’ont ému, d’autres m’ont tout juste diverti. La démonstration littéraire m’a sans aucun doute fait sourire, et j’ai opiné du chef devant l’art accompli, mais je reste avec une frustration : en moi ces pièces étaient disjointes, et ni l’une ni l’autre ne s’apportaient quoique ce soit d’être ainsi organisées, appointées.

seul dans le noir paul auster_photoBoris Dunand
Sans pont

Avec le recul, je vois le coeur d’une histoire, belle, touchante, simple, avec deux champignons qui n’ont rien à faire là, et qui résonnent assez peu avec ce cœur. Si encore il y avait des échos, des rebonds, un apport mutuel entre ces éléments, mais je n’ai vraiment perçu que des extensions, des parasites. J’ai peut-être raté quelque chose ? Ce récit dans le récit et les deux anecdotes de vie de famille me font l’impression de mini nouvelles dans le roman qui auraient pu être racontées ailleurs. Comme des histoires imbriquées les unes dans les autres, sans pont, sans que l’une n’ajoute quelque chose à l’autre, sauf qu’elles sont savamment emmêlées.

L’art de raconter, certes

L’histoire écrite dans l’histoire, je la trouve sèche, elle ne me touche en rien, c’est juste une succession de faits, comme un thriller captivant mais sans fond, sans sensibilité. Une maîtrise littéraire soulevant la question du vrai, qui fait vaciller l’entendement avec brio, certes. Mais le reste de l’histoire est tellement sensible, authentique, terre à terre et incarné, que j’aurais préféré n’avoir que ce goût-là en bouche, ça m’aurait suffi et mieux contenté. J’ai trouvé beau et fort ceci-dit, je ne déconseille absolument pas, c’est juste particulier et ce particulier ne m’a pas trop plu.

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Walter Tevis « L’oiseau d’Amérique » | Chronique

Une géniale dystopie

Quelle fresque dystopique ! Je ne m’attendais pas à être pareillement saisi. Trois personnages, une année temporelle (une jaune ?), deux lieux, un voyage, et un monde à la fois parfaitement étranger et étrangement familier. Avec « L’oiseau d’Amérique », le Walter Tevis 1980 nous parle encore en 2020.

Le procédé

Comment décrire les absurdités de notre civilisation technique en ne faisant rien d’autre que d’en décrire les dérives imaginaires avec les yeux de la découverte, de la naïveté incrédule et surprise, de l’effroi et du désarroi. S’il fallait un livre pour en exemplifier la possibilité, il est là.

Walter Tevis l'oiseau d'amerique

J’ai eu le sentiment de découvrir l’ampleur des désastres à mesure que les protagonistes décrivaient leurs impressions. L’histoire amène dans son écoulement les facettes chaque fois nécessaire à la compréhension de plus en plus élargie de ce qui a lieu et des processus qui ont mené là. Une sorte de description événementielle, non descriptive, dérivant avec subtilité de l’expérience des trois personnages.

Ce qu’on a perdu

L’écriture, la lecture, les enfants, les interactions : serait-ce là les fondamentaux de nos libertés, de nos consciences déployées ? Confondues certainement : la possibilité de vivre et de souffrir. L’étrange poésie des robots, l’effrayante mécanisation des êtres, deux entités reliés par une absence, un pont détruit invisible, une amputation. Nécessaire à l’équilibre de l’intimité, de la vie privée, de la non-intrusion. Les pilules parfaites et la nourriture synthétique comblent les trous.

Quelle candeur ?

Je n’arrivais par moments plus à savoir si c’était l’écriture et son procédé qui étaient naïfs, trop simplement cordelés, maladroits, ou s’il fallait cette candeur pour refléter la pureté de ce qui a été perdu, éliminé, effacé de la carte. La technique, la religion, le lien social, les émotions, la souffrance et la joie, l’ambivalence et le paradoxe des impressions poétiques et de l’amour, le sens d’une existence et de l’existence humaine : ce sont ces essentiels qui sont questionnés, ces questions qui sont soulevées, soulignées, dessinées.

Tout ce qui m’a plut

L’écriture simple et sensible, parcourues de notes poétiques qui reviennent comme des refrains, de lointains souvenirs, le rythme agréable des situations, les changements d’atmosphère revigorants, les pointes d’humour, les traits d’esprit cinglants, la mise en abyme terriblement efficace des convictions trop certaines d’elles-mêmes, les points de vue qui alternent régulièrement d’un personnage à l’autre, la confrontation des cultures disjointes, tout a parfaitement entretenu mon intérêt, ma curiosité, suscité mon attachement aux caractères. J’ai adoré lire ce livre.


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Comment répondre aux méchants commentaires

Mon premier méchant commentaire

J’ai récemment eu droit à mon premier méchant commentaire sur youtube. Très vite je me suis demandé: comment y répondre? Dans la nuit qui a suivi, j’ai eu une idée: il me manquait une voix off pour ma prochaine vidéo, et dans mon demi-sommeil, la réponse s’écrivait déjà. (Voir la vidéo en bas de page)

En déconstruisant ma réponse, j’ai pu dégager une structure qui peut aider celui ou celle qui ressent le besoin de répondre à un méchant commentaire sans savoir comment s’y prendre. Pour moi il est important de ne pas « réagir », de ne pas envenimer le dialogue, et de pouvoir quand même m’offrir un espace de réponse. Avec le plaisir non négligeable de renvoyer l’interlocuteur à sa propre subjectivité, en douceur et/ou avec fermeté, selon le goût et le penchant de chacun.

5 étapes pour répondre aux méchants commentaires

comment répondre aux méchants commentaires sur les réseaux sociaux

1. Faire le travail interne pour comprendre ce qui a été touché

Si le commentaire blesse, s’il touche, c’est qu’il touche, ça ne sert à rien de se raconter des histoires, de tenter de se rassurer: la personne a mis le doigt sur quelque chose de sensible. (Et quelque part, c’est un cadeau que la personne nous fait sans le savoir: elle nous donne l’occasion d’avoir accès à quelque chose de soi qui sinon pour rester dans le secret.) Il s’agit donc d’accepter d’être touché et d’aller y voir de plus près. C’est important pour pouvoir répondre sans réagir à l’attaque, sans chercher à se défendre ou à contre-attaquer.

2. Reconnaître et affirmer

Je pense que rien ne désarçonne mieux qu’une forme d’authenticité: je n’ai pas hésité à dire que le commentaire m’avait blessé, en précisant que ma réaction n’avait rien à voir avec le commentaire en soi, mais qu’il a réveillé une autre blessure, ancienne et plus profonde. 

Affirmer cependant ses limites s’il y a matière à les dire (« je n’accepte pas, je refuse, etc. ») – il y a peu de chance que ça aie un effet à mon avis – sur le web en tout cas, dans la vraie vie c’est autre chose.

3. Essayer de comprendre / interroger / clarifier

Est-ce que j’ai bien lu, bien entendu, bien compris le commentaire? Est-ce que je l’ai lu de travers? Que voulait-il dire exactement? Est-il explicite, sinon quel en est le sens implicite?

Pour avoir ces réponses, il faut demander, interroger l’auteur: qu’a-t-il voulu dire exactement? De quoi parle-t-il, de quelle partie du travail, de quel aspect? Il peut s’avérer surpris de la curiosité qu’il reçoit, à la place d’une insulte ou d’une attaque. En retour de son mot désagréable, de son jugement, il reçoit de la curiosité, de l’ouverture, de l’intérêt, une proposition de dialogue. Ce n’est très certainement pas ce qu’il attend.

Moi je sais que c’est une façon de prendre une forme de revanche. De montrer qu’il n’a pas réussi à me désarçonner, et que je suis prêt à entendre ce qu’il a à dire, même si c’est pire, plus élaboré, plus construit. Je suis là, et j’écoute, je suis prêt, je suis curieux d’entendre sa sensibilité, son vécu, son impression, son opinion. (Au fond, c’est toujours intéressant d’entendre ce que mon travail fait vivre, en bien ou en mal, du moment que c’est assumé par la personne comme étant sa réponse affective personnelle).

4. Renvoyer l’auteur à sa propre subjectivité, avec douceur et/ou fermeté

Avec ces questions, voilà l’auteur du commentaire renvoyé à ce qu’il a cru pouvoir me faire porter: son jugement parle tout d’un coup plus de lui que de moi. En effet, il se trouve contraint de parler de lui, de ce qu’il a ressenti, de ce qu’il a vu, de ce qu’il pense, au lieu de définir l’objet qu’il a eu devant ses yeux. Il doit s’engager dans la relation.

5. Ramener dans la réalité

Pourquoi ne pas inviter l’auteur du méchant commentaire à réaliser encore un peu mieux qu’il y a une personne en face ? Qu’il ne la connaît pas, et qu’il pourrait être surpris de l’apprécier dans la vraie vie. J’avais écrit ce passage: « Je parie qu’au fond, ce n’est pas ton intention, que ça t’a échappé. J’ai envie de croire ça. Et je te remercie  de m’avoir inspiré ces autres questions, au risque que tu les trouves tristement banales également. Tu es peut-être un type sympa, et j’en suis peut-être un aussi. Peut-être que dans la vie réelle, on aurait eu un échange intéressant, cordial, constructif, digne. Penses-y la prochaine fois que tu poses un commentaire. »

As-tu reçu un méchant commentaire ?

Voilà. J’espère que ce témoignage sur comment répondre aux méchants commentaires peut t’aider. Écris-moi ci-dessous un méchant ou un gentil commentaire pour me faire savoir comment et à quelle occasion tu as pu utiliser cette petite marche à suivre ! 😉

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Jim Grimsley – Les oiseaux de l’hiver | Chronique

Le quart de couverture du livre de Jim Grimsley aurait pu être infiniment plus interpellant : j’ai trouvé ce livre remarquable ! J’ai découvert cet auteur comme d’autres : à Emmaüs, en chinant dans la collection 10|18, auteurs américains, un titre poétique, une image brute, et une présentation qui me titille, j’embarque, on verra.

Un « tu » étrange – pas longtemps

Les premières pages m’ont fait reculer d’un pas, avec ce « tu » du narrateur que je n’avais pas rencontré depuis longtemps. Il me sortait de la lecture, mais pas complètement, juste assez pour le prêter à ma copine qui avait plus envie de lire que moi pendant nos vacances. Elle l’a dévoré et m’a dit que je devrais vraiment continuer. « C’est glauque, mais c’est génial ». Effectivement.

Ce « tu » est celui d’un adulte qui parle à l’enfant qu’il fut. Et comme Claire l’a joliment dit : « c’est un tu plein de tendresse ». Une fratrie et une mère liées et prises au piège avec un père à l’alcool violent, voilà qui pourrait résumer tout sans rien dire.

jim grimsley les oiseaux de l'hiver
Un vas clos dehors

Les rêveries imaginaires où le narrateur échappe à son corps, à sa prison, où tout le monde disparaît. Les maisons qui se succèdent, cellules, chambres sans confort, promiscuité. Le temps mariant deux journées en plusieurs années. Les détails importants livrés comme s’ils ne l’étaient pas. Les regards de la mère. Les températures sur la peau. La chienne, le sang, le café. La jeunesse des parents. L’isolement. Les apparitions clefs des autres membres de la famille, de leur histoire, de leurs héritages. C’est une sorte de vase clos en extérieur, une histoire dite avec très peu d’éléments, sobre et puissante. Je me suis senti piégé comme la famille, incapable de sortir du labyrinthe émotionnel, qui a déjoué toutes mes anticipations jusqu’à la fin.

Inconfortable et saisissant

Une lecture hypnotique, peu confortable. Un drame à l’écriture aussi simple et rêche que subtile et puissante. Je pourrais presque dire que ce récit de Jim Grimsley m’a retenu entre ses griffes comme le père sa famille – sauf qu’il ne m’a pas humilié ni blessé, juste rendu intensément vivant.


Mes autres chroniques

Frederick Exley | LE DERNIER STADE DE LA SOIF

« Certains héritent de leur père la bosse des maths, une montre à gousset en or rongée par la verte oxydation des années, ou une expression sempiternellement ahurie. Du mien, j’ai reçu ce besoin d’entendre mon nom chuchoté avec révérence. Cet été là, à New York, j’aspirais à autre chose. Je voulais l’argent et le pouvoir que la célébrité amenait, et pour finir je désirais l’amour, ou du moins c’est ce que je prétendais, même si je sais à présent que je cherchais surtout l’adulation des foules, et que l’amour n’était qu’un mot qui en chassait tant d’autres, plus appropriés de ma bouche. N’ayant aucune idée précise de ce qu’il fallait faire pour y parvenir, je me mis en tête que j’écrirais un jour mon Grand Œuvre – je sais maintenant que je n’y avais jamais vraiment cru. »Frederick Exley, Le dernier stade de la soif, page 58

La violente poésie américaine

J’allais passer au prochain livre, et un mouvement de colère m’a fait écrire dans ma tête : des phrases spontanées pour dire mon plaisir de lecteur, pour ne pas passer au prochain sans tenter de faire trace, de garder un témoignage, de me raconter ce qui m’a plut, ce que j’en garde. Pour mieux me souvenir et témoigner. D’autant que je n’avais jamais entendu parler de cet auteur, qui pourtant, selon moi, s’inscrit dans la lignée d’écrivains dont j’adore la littérature depuis plus de 20 ans : Jack Kerouack, John Fante, J.D. Salinger, Hunter S. Thompson, etc. – autant d’auteurs dépeignant chacun à leur façon ce que j’appellerais la violente poésie américaine.

Une soif perpétuelle

J’ai à nouveau lu comme je lis depuis trop longtemps : entrecoupé de semaines sans lecture, à perdre le fil, à ne plus me souvenir. Pourtant le livre m’est toujours revenu, et le conteur a toujours réussi à replanter son histoire dans un contexte. Arrivé au bout, je serais même tenté de dire que c’est un livre qui peut se lire comme ça. Il n’y a pas de début et de fin, je n’en ai pas le sentiment, malgré son titre qui laisse à penser une sorte de décompte, d’écoulement de sablier. Le dernier stade de la soif serait plutôt un état perpétuel pour Frederick Exley : au bord de rompre tout le temps et chutant parfois.

Démon Millerbukowskien

Je vois Frederick Exley comme un monstre de pulsions de pensées. Sac de nœuds blessés empêtrés dans les floutages de l’alcool, et puissance d’esprit qui voit trop bien les rouages des arrangements de surface, du lissage social. Il me fait penser à Henry Miller, en plus brutal (beaucoup moins lyrique) et éminemment plus pathétique, mais si humain dans sa dérive et si lettré et fin dans ses analyses qu’il s’en tire toujours avec une sorte de classe. Me vient l’image d’un démon rassemblant les entités d’Henry Miller et de Charles Bukowski.

Sombre et lumineux

La noirceur de la dérive personnelle, des ratages compulsifs à répétition, de l’auto-sabotage, du refus catégorique, du cynisme désillusionné, rencontre un humour acide et frais qui fait des éclaboussures de gaité et tourne les pires versants du personnage en farce et comédie. Dans un mélange d’autodérision et de capitulation : en assumant pleinement son ignominie, en renvoyant l’image des horreurs et des absurdités du bien-pensant, il déboute ce qui voudrait le juger.

Frederick Exley m’a donné envie de faire un peu de place au pire de moi-même, je dirais. Plutôt précieux.


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peur – amies ou ennemies

Il y a la peur d’avoir peur. Il y a la peur innée et la peur acquise. La peur qui sauve et la peur qui tue. La peur reptilienne et atavique, logée au fin fond du cerveau, et la peur cognitive assemblée au fil d’une seule vie ou de quelques générations.

Même si avoir peur c’est en gros toujours la même chose, en fait avoir peur de mourir, avoir peur d’un examen, avoir peur d’une discussion, avoir peur de sauter, avoir peur d’une araignée, ça en fait des goûts et des saveurs, des dimensions et des intensités. Il y a plein de peurs différentes.

Il en faut de la peur pour se sentir en sécurité. Il en faut beaucoup pour ne pas prendre des risques inutiles. Il suffit de peu pour ne plus rien oser. La peur fige et la peur bouscule, la peur provoque et elle détourne.

Certains vont là où la peur les nargue, d’autres l’évitent. Les mêmes font l’inverse aussi, sans s’en rendre compte parfois. On se raconte tous une histoire de notre rapport à la peur: cette histoire dit-elle tout de nous, ou juste ce qui nous arrange ?

Il m’arrive d’avoir peur de sentir ce que je sens. Parfois de ne plus rien sentir du tout. Je n’aime pas avoir peur, je n’aime pas ça du tout. Certaines peurs m’ont complètement empêché de faire ce que j’avais envie de faire. Quand j’ai finalement pu faire ce que je voulais, la peur était toujours là, mais je pouvais y aller avec. C’est un autre récit que la disparition de la peur, non ?

Et sans peur que reste-t-il de la joie, du soulagement, de l’euphorie, du dépassement, de l’épanouissement ? Mes peurs sont là, vigiles et alarmes de mes fractures et de mes désirs, pleines de sens et d’importance.

Fujifilm XT30 – un boîtier pas pour moi

Fujifilm XT30 test – la déception

Si le texte poétique ne t’intéresse pas, voici mes remarques exposées par point ci-dessous. ATTENTION: ma déception concerne exclusivement la dimension hardware, mécanique de l’appareil de ce boîtier – Fujifilm XT30 test. (J’adore la marque et ses appareils depuis longtemps).

→ La touche Q relevée sur laquelle je butais à chaque photo(principal problème pour moi)
→ L’écran interactif (complètement inutile pour mon usage et mon plaisir)
→ La suppression de la croix au profit de la molette (autant de touches préprogrammable en moins)

Ces trois points auront suffit à me gâcher mon plaisir toute la journée durant, et c’était beaucoup trop envahissant pour espérer m’habituer. J’ai donc rendu mon fujifilm XT30. J’espérais profiter de ses performances en vidéo pour des sorties randonnées et voyages. Je continuerai de jongler entre mon Sony A7sii et mon Fujifilm XT2 pour filmer. J’aurais aimé les mêmes performances dans un boîtier beaucoup plus simple.

Fujifilm XT30 test – l’immersion impossible

Confort et plaisir

Il s’agit de confort et de plaisir.
Et il suffit parfois d’un détail, pour que tout soit transformé. Une lampe de nuit et la tente se transforme en maison. Une aiguille et le pull devient une torture, un caillou et la chaussure pareil (une machine à claudication). Ou: un bouton mal placé et (« phrase dans vidéo ») tout le plaisir disparaît: mon pouce qui, à chaque manipulation de l’appareil, tape soit contre la touche, soit contre la molette, soit contre le levier. Impossible de ne pas buter contre l’obstacle, comme si mon pied tapait à chaque pas contre une pierre du chemin.

L’outil parfait

L’expérience immersive de prendre des photographies, cette délicate danse avec l’environnement était fichue, gâchée. Un outil est parfait quand il disparaît dans la main tant il n’offre aucune résistance. Évidemment, aucun outil ne possède d’emblée cette perfection, chacun demande une appropriation. Parfois l’apprivoisement entre la machine et l’homme ne se fait pas – faute à chacun, le bouton relevé, mon pouce trop épais. Quoiqu’il en soit la bienheureuse osmose entre le monde et mes gestes n’était pas accessible.

Un ciel dégagé, une température idéale, une compagnie amoureuse, et le paysage devient une enveloppe de beauté pure. Et cette randonnée du Lac et du Col d’Anterne, c’est prodigieux. Spectacle de chaque instant. Pourtant au milieu des montagnes, au bord du lac, sur la frange du col, j’ai maintes fois pesté contre ce monticule en travers du chemin de mon pouce. 

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La molette, le levier et l’écran

La molette en croix, remplacée par le levier, m’a aussi cruellement manqué, rien que pour les commandes que je leur alloue. Et j’ai aussi râlé contre cet écran aux mille fonctions, petite plaque de verre d’où tout peut se commander. Il se propose de remplacer les pièces mécaniques, mais pour moi, c’est comme une main sans doigts, dont la paume saurait certes tout faire, mais n’offrirait jamais les plaisirs que seuls les doigts et leurs articulations, leur spécificité, peuvent offrir.

La simplicité

J’aime la complexité du vivant, aussi bien que j’aime la simplicité des objets. Quand j’ai un appareil photographique dans les mains, j’aime l’expérience organique et physique, j’aime qu’elle soit directe, immédiate, simple. Je vois une image, j’ai trois paramètres à régler, chacun d’un petit mouvement physique sur l’appareil, un cadrage à choisir, et le tour est joué.

Quand une petite plaque de verre s’interpose et propose toute la gamme des fonctions, quand on peut y commander tout et son contraire, je m’y perds et j’y perds le jeu, la simplicité, la tranquillité. Je n’ai tout simplement plus le plaisir de faire de la photographie avec un appareil photographique.


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Se sentir amoureux

Se sentir amoureux – court film poétique / vacances à la Dune du Pyla (Bordeaux)


C’est comme un édredon sous lequel je voudrais me glisser sans cesse, le cœur tendre et la peau mélancolique. Un refuge, un sommeil où la dureté du monde a disparu. Un nœud de tendresse qui me serre le coeur, une corde molle qui s’enroule dans ma gorge, un lent tourbillon de joie.

Je ne suis pas seul, pourtant je me sens aussi tranquille que si je l’étais. J’entends une voix, qui vibre en échos aux sons de la mienne, je tremble contre une peau qui me répond et me reçoit, tombe dans un regard qui semble n’avoir pas de fin. C’est comme si ma tête, épuisée de tenir sur mon corps depuis une éternité, pouvait enfin trouver des aires de repos au creux d’une nuque étrangère. Ta nuque.

Un courant s’étire par grandes nappes tièdes dans ma poitrine, ton visage irradie toutes mes peaux. Présence qui accompagne tous mes gestes, même en ton absence, tu es toujours là, discrète et précieuse. Quel cadeau, nos deux vies qui s’accordent à jongler un peu ensemble avec le vent, les étoiles, les caresses, les choses ordinaires et le silence. Une épaisseur soudaine s’infiltre malicieusement dans mon coeur, et diffuse sa chaleur dans tous mes tissus. Il y règne maintenant des réseaux de tendresses aux ramures infinies. Des mailles de soie se déploient tout autour de mon souffle, coloré de toi, de ce visage-là, de cette peau-là.

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Nos promenades se font en apesanteur. Mon corps tombe au ralenti comme un grand tronc qui s’abandonne au lit d’une rivière, d’un fleuve. Je ris tout seul. Des eaux tempérées et neuves passent dans mes veines, toute une forêt d’impressions qui crépitent sous les vents solaires. Toutes les lumières sont des étoiles.

Ces heures qui pourraient n’avoir l’air de rien, de la chose la plus commune, une femme et un homme se promènent, rigolent et s’embrassent, elles sont en train de peindre, sans que je ne le sache trop, une grande fresque de bonheur sur le mur de ma mémoire. Une membrane m’enveloppe, il est trop tard, je suis encerclé.

C’est un peu tout ça et exactement cela. À peu près, bien plus, exactement. Je récolte du mieux que je peux chacun de ces rayons, tente d’en épouser toutes les natures, chaque palpitation…


Découvrir d’autres films vidéos poétiques
Se sentir amoureux: filmé à la Dune du Pilat en juillet 2019
Réalisé en janvier 2020

Retrouver le plaisir de créer / faire de la photographie

Durant cette semaine à Ceriale, je voulais retrouver une façon plus simple de prendre mes photographies. Quelque chose qui se rapproche du reportage, de l’histoire à raconter. Sans cet enjeu de capturer de belles images, de dénicher « La belle image ».
Juste observer et capturer ce qui retient mon regard. Pour le plaisir de créer.

Ci-dessous, trois vidéos autour de la photographie, du plaisir de créer et de l’amour.

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M’AMUSER

Oui, au bord de la mer, pour mes premières vacances depuis longtemps, je voulais juste m’amuser avec mon appareil. Figer mes émerveillements sans pression, sans exigence, un peu comme on joue dans le sable. Je voulais garder des souvenirs de nos journées, avec pour seul soin de tenter de saisir des moments, des dynamiques, des clins d’oeil, des ambiances, des jeux de lumière et de forme. Et aussi des expériences ordinaires.

JPEG vs RAW

En utilisant le format qu’on appelle jpeg, où les photographies sont déjà traitées dans l’appareil, les images que je prenais seraient celles que je garderais. Je n’allais pas pouvoir les retoucher à l’infini par la suite. Du coup, j’ai fait des photos plus triviales je crois, plus anecdotiques, plus spontanées. Je voulais que tout se joue ici, maintenant, dans la même facilité de rapport que celui que j’ai avec Claire. Que pour une fois dans ma vie, les choses soient simples et légères et bonnes. En me protégeant de cet infini des possibles, l’horizon n’était pas ailleurs ni demain, il était là, aujourd’hui, devant moi, tout de suite présent. Je pouvais m’y promener, y être déjà.

PARENTHESE

Je voulais absorber les paysages comme on lit un livre, en me laissant bercer, en suivant un fil, une vague, en m’offrant une parenthèse. En me nourrissant de toutes les lumières immédiates, telles qu’elles se donnaient et se transformaient sous mes yeux ébahis. Des photographies faites sur le moment, gardées telles quelles, des clichés de mémoire, de contraste, d’évocation, personnelles. Un bouquet d’images récolté du bout des doigts, pour ramener à la maison un collier d’humeur.

GALLERIE DES PHOTOGRAPHIES | autres galleries


Je veux donc je peux (?)

L’oubli

Quand les choses deviennent possibles, j’ai parfois trop vite fait d’oublier tout le chemin parcouru. La soudaine simplicité me laisse croire que j’aurais pu commencer plus tôt. Qu’il aurait suffit de comprendre ce que je viens de comprendre.

Comme si rien de ce que j’ai vécu jusque là n’avait été nécessaire, réel, important.

C’est la facilité soudaine qui tend un piège et il est difficile de ne pas y céder. Les difficultés ont disparu, ou elles ont perdu assez de leur pouvoir pour passer inaperçues. Je pourrais ne voir que ma réussite et mon envie, ma volonté et son résultat. Cet épanouissement se résume tout d’un coup à sa fin, qui paraît alors magique, instantanée, radicale et définitive.

Comme si ce n’était pas plutôt le résultat d’une lente et longue maturation, touffue de mille facteurs qui l’ont rendue possible.

Je demande: à ignorer les arcanes intimes et les contextes d’un épanouissement, est-ce qu’on ne rate pas une rare occasion de faire plus ample connaissance avec soi-même?


Honorer ce qui est refusé

Combien de fois suis-je en train de ne pas vouloir vivre ce que je vis? De ne pas vouloir sentir l’empêchement, la frustration, l’impuissance, le sentiment d’échec, la rage? Alors qu’ils sont là. C’est comme si j’attendais que tout cela disparaisse pour pouvoir me dire: voilà, ça c’est moi, là j’y suis, c’est ça que je veux.

Mais pourrait-on plutôt honorer les processus discrets de cette maturation? Des multiples hésitations aux rebondissements, des échecs aux remises en questions, des replis et des abandons, des résistances du réel, tous les détails du cheminement, en passant par les facteurs de l’environnement, tous ces déterminants externes à soi qui échappent à notre perception aussi bien qu’ils nous conditionnent? 

Non le héros, c’est moi et ma volonté. Je veux donc je peux. Un jour j’ai vraiment voulu, et alors j’ai pu. Ah bon?! Les autres n’y sont pour rien? les possibilités matérielles, techniques, institutionnelles, étatiques, financières, ne jouent aucun rôle ? L’héritage physiologique, familial, transgénérationel, l’entourage, les opportunités, les contingences, les présences de milliers de vie annexes, tout cela et bien plus ne joue aucun rôle. Ah bon!?

Une toute puissance fantasmatique

Je suis attendri par ce soulèvement naïf, cet oubli, cette toute-puissance fantasmatique. Attristé aussi un peu. Je lui demande de ne pas renverser le monde à son délire. Je lui demande de faire de la place à toute ma personne, avec aussi ce que j’ai de moins reluisant, de plus emprunté, de maladroit, d’incapable, de perdu, d’embarassé. J’aimerais pouvoir reconnaître la valeur de ces expériences, leur richesse, leur réalité sensible, leur réalité tout court.

Oui, j’ai envie de dire que c’est aussi important de pouvoir et de réussir, que de ne pas pouvoir, et de ne pas réussir. J’ai envie de porter mon attention sur les milles facteurs assemblés autour de ma volonté et de mon désir, qui ne sont que deux moteurs parmi d’autres, deux facilitateurs mais aussi empêcheurs, et de bien voir toute la panoplie de ce qui a permis mon apprentissage, mon évolution. Souvent je découvre alors que les choses qui l’ont empêché l’ont aussi façonné, lui ont donné sa forme finale, lui ont permis d’être, de devenir.


Ce qui est perdu

Pourquoi s’embêter à tout regarder, tout sentir, tout reconnaître? Parce que quand je n’arrive pas à faire ce que je veux, pourtant je vis aussi, je vis déjà, et intensément, même si je ne veux pas le reconnaître. Et ça me semble dommage. Autrement dit, parce que je ne veux pas attendre un au-delà du difficile pour me sentir exister, pour prendre le risque d’être là, avec moi, avec les autres, comme je suis.

Peut-être que d’honorer et de valoriser l’incapacité, la quête inconfortable, difficile, permettrait des choses? Au lieu d’éviter de sentir tout ce qu’il se passe, je pourrais sentir ma vie comme elle est maintenant, dans ce moment qui n’est pas encore comme je voudrais qu’il soit. Au lieu de chercher à échapper à moi-même, je pourrais me tendre la main et me rencontrer là où je suis.


Ce qui est à retrouver

Je trouve important que chaque lieu de vie puisse avoir sa place, et pas seulement les plaisants, les confortables, les rassurants. Si je ne reconnais que ceux-ci, ils ne reflètent pas la réalité de ma vie, et je ne peux pas l’embrasser dans toute sa richesse. Souvent ils me laissent flottant, irréel, évanescent, privé d’une foule de vécus qui colorent mon passage.

Et si cette vie n’est pas un passage coloré…

Est-ce que l’artiste travaille ?

T’as de la chance d’être en weekend

Bon. Et comment faire comprendre tout ce temps nécessaire à la créativité. Toute cette place dehors, toute cette place dedans, nécessaires. Le temps en amont, la liberté de ne penser à rien, de savoir que les heures qui viennent sont vierges d’attentes, qu’elles ont le droit d’être impensées, vierges, vides, creuses, sans objet. Comment faire comprendre que ce temps n’est pas un temps de loisir, mais un temps de travail – une autre forme de travail, mais un travail. Une sueur intime, une sueur de rencontre, des difficultés de l’esprit et du corps. Faire n’est pas simple quand il n’y a pas de plan et que le geste livre l’intimité, engage le personnel, le vulnérable. Sans salaire, a priori, seule la satisfaction de l’aventure, sur le moment, et de l’accomplissement parfois, après. 

Je suis sensible ces jours aux personnes qui m’envient d’avoir fini mes heures de travail en institution. Je comprends. Mais qu’ils imaginent alors que les heures qui viennent sont des heures d’implication totale et sans limite à leur passion, s’ils en ont une, au rangement de leur appartement, à la préparation d’un projet de voyage. Ce qui les attend, n’est pas du loisir, de la détente, de la tranquillité, mais de la recherche, de l’exercice, une foule d’essais et d’erreurs, d’organisation, d’efforts. Le weekend n’existe pas, l’abandon du soir n’existe pas non plus, cette pression à créer, à dire, à exprimer est constante, elle s’infiltre partout et elle demande, exige, reste infiniment sur sa faim, incomplète, jamais guérie. Je ne suis pas si sûr que cette occupation-là soit plus confortable, plus agréable, plus simple, que celle de mes heures pour l’institution et le salaire. Elles sont moins définies, plus solitaires, sans rétribution, sans légitimité donnée, elles doivent se battre pour exister, on ne leur ferme pas la porte dessus pour en sortir, je ne peux pas badger mes entrées et mes sorties de fonction.

Le potentiel artistique des choses

Qu’est-ce que l’art, qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que la poésie dans l’art. Ou comment faire de l’art avec n’importe quoi. Comment faire de l’esthétique, de l’étonnement, du ravissement, du questionnement, avec n’importe quel objet, n’importe quel geste, n’importe quelle parole. Je sens la question me réveiller, susciter cette chose en moi que j’appelle réveil. Comme une sortie de brouillard, de sommeil, de flou. Les choses deviennent nettes, un contour les saisit, je vois mieux.

Par exemple, devant moi, le demi-cercle de ma table se révèle, se dessine tout d’un coup. L’angle droit dessiné par le reflet du soleil, et la silhouette de la tasse de café. De les dire seulement provoque en moi une poésie, une trace plus prégnante que le seul réel. Ces objets, présents parce qu’utiles, se chargent soudainement d’une vie, ils deviennent temporels, fragiles, beaux. Ils plaisent à mon regard, ces formes qu’ils dessinent, ces sensations qu’ils me procurent. L’historicité de leur présence au monde émerge, le moulage, les distances, le siècle, et notre passage commun.

 

Je peux prendre ce que j’ai sous la main et comprendre leur potentiel artistique. L’inventer. Le raconter pour le créer. Est-il déjà là avant que je ne le décide ? Sont-ce les mêmes imaginaires, celui qui les a créé dans la matière et celui qui les informe d’une symbolique ?

La question me ramène à mes rangements, mon tri, ce processus créatif que je peine à vivre comme tel. Ma table n’est pas juste une table. C’est celle que je me souviens avoir choisie, avec ses formes 68ardes, et qui ne se fait plus, qui m’évoque des films, une période, une ambiance, des valeurs, une musicalité. La tasse vient des premières cuisines de mes parents, leurs lèvres se sont posées dessus quand ils étaient plus jeunes que moi aujourd’hui, elle n’est plus de ce monde et y survit cependant, m’accompagne, tisse une trame de l’enfance à mon devenir perpétuel. Je serais incapable de dire si elle est belle, kitsch, vieillotte, passée, je ne la vois plus, je vois un lien, une histoire, des présences, une vie. De le dire seulement, de l’écrire ainsi, dans cette prose qui s’écrit à la façon d’un poème, est-ce créatif, artistique ?

Ranger, ordrer, trier – un processus créatif ?

Groupe d’exploration hier soir.

Au milieu des autres, dans la salle. Coincé dans mon appartement. Le rangement, l’élagage, le tri, les ventes, l’infini de la tâche. Emmuré dedans. Sur le sol, debout en marchant en diagonale, tête emmitouflée dans cette pensée-là, sans respirer, n’aspirant qu’à une seule chose : être libéré pour rentrer et m’y mettre. L’intensité telle que le projet devient fou : nuit blanche et tout le weekend, mais semaine prochaine c’est fini, je n’en entends plus parler. J’attends que cela finisse pour me mettre enfin à ma vie : ma créativité.
Tout cela a pris un sens différent au moment de la parole.

J’avais prévu de demander à partir, de dire qu’exceptionnellement j’avais besoin de rentrer et de faire ce que j’avais à faire. Je m’attendais un peu à être ébranlé dans ma décision, mais pas à saisir l’importance de vivre cette première heure comme je l’avais vécue.

« Me mettre enfin à ma vie ». Il y a cette décision : ça c’est créatif, ça ça ne l’est pas. Ça j’en veux, ça je n’en veux pas. Pourtant, en m’écoutant parler, en écoutant les retours et les questions des autres, je vois bien que le processus en jeu est le même, éminemment intime, éminemment mien, éminemment créatif. Ça a été facile de rejeter l’intendance tout le temps, ce n’était qu’une chose à faire, chiante par-dessus tout, pénible, contraignante. Je me trouve embarrassé de la voir devenir un processus intime et créatif, dont le résultat est ma place de vie, l’œuvre de mon chez moi. C’est déroutant.

Ce matin je suis avec la question : « D’y trouver du plaisir, serait-ce le risque ? » D’être dérouté de ma conception de ce qui me plaît, ce qui compte, ce qui est important. Pour l’instant la question m’éloigne de ce que je sens, mais je la laisse traîner là.
Ne considérant tout cela que comme pis-aller, rien d’important, rien d’intéressant, et viscéralement inquiet d’avoir à partager des choses créatives intéressantes, belles, captivantes, profondes. Empêché d’être sur le chemin qui me donne des choses à dire, des choses à partager, à montrer, à revendiquer.

Je cherche ce qui est insupportable. Hier soir, confronté au seul lieu, épuré, de moi et ce grand chantier, j’étais pétrifié, je ne respirais plus, bougeais les extrémités de mes membres comme seuls lieux d’expression de mon irritation, je suffoquais, le corps tendu, immobilisé, enragé, ruminant dans ma tête les images de ces objets que je veux voir disparaître au plus vite, des travaux qu’il reste à faire pour installer tel autre objet utilitaire, des choix pour chacun (vendre ou donner ou jeter, vendre tel quel ou vendre nettoyé, à quel prix, sur quelle plateforme, attendre combien de temps, ou poser en attendant…). C’était vraiment pénible, vraiment pénible, j’étais à deux doigts de demander à partir tellement je me sentais exploser de l’intérieur. Il me fallait faire, agir, prendre et exécuter. Pourtant c’est bien cette étape qui est difficile, et si à ce moment là elle était empêchée de fait, elle l’est en fait souvent subjectivement : quand je peux faire, parfois je n’y arrive pas, l’intériorité prise dans les mailles de la complexité de mon entreprise et de mes sentiments à l’égard de cette entreprise et des objets particuliers me ligotant. Et c’est le même insupportable. Un sentiment d’impuissance ? Que nous avons d’ailleurs évoqué pour quelqu’un d’autre. Choisir revient à perdre, à ne pas savoir ce qu’il se passe dans le scénario alternatif, à se tromper peut-être. C’est un pari sans filet de sécurité. Et je n’arrive pas à sentir clairement mes choix ces temps, je n’ai pas cette information, flotte dans quelque chose de mal défini, qui fait mon indécision. Le fantasme qui revient souvent, c’est la table rase : prendre et jeter, prendre et pouvoir me défaire de tout sans la moindre friction, que d’une heure à l’autre, le dilemme soit résolu, que tout disparaisse à l’intérieur de moi (plus d’objets, plus de choix, plus de pensées autour de ça, plus rien du tout) – ça c’est la résolution ultime : à prendre comme une information par contraste, elle me dit quelque chose de l’insupportable.

Je ne sais pas encore. Je cherche.