Chroniques littérature

Frederick Exley | LE DERNIER STADE DE LA SOIF

« Certains héritent de leur père la bosse des maths, une montre à gousset en or rongée par la verte oxydation des années, ou une expression sempiternellement ahurie. Du mien, j’ai reçu ce besoin d’entendre mon nom chuchoté avec révérence. Cet été là, à New York, j’aspirais à autre chose. Je voulais l’argent et le pouvoir que la célébrité amenait, et pour finir je désirais l’amour, ou du moins c’est ce que je prétendais, même si je sais à présent que je cherchais surtout l’adulation des foules, et que l’amour n’était qu’un mot qui en chassait tant d’autres, plus appropriés de ma bouche. N’ayant aucune idée précise de ce qu’il fallait faire pour y parvenir, je me mis en tête que j’écrirais un jour mon Grand Œuvre – je sais maintenant que je n’y avais jamais vraiment cru. »Frederick Exley, Le dernier stade de la soif, page 58

La violente poésie américaine

J’allais passer au prochain livre, et un mouvement de colère m’a fait écrire dans ma tête : des phrases spontanées pour dire mon plaisir de lecteur, pour ne pas passer au prochain sans tenter de faire trace, de garder un témoignage, de me raconter ce qui m’a plut, ce que j’en garde. Pour mieux me souvenir et témoigner. D’autant que je n’avais jamais entendu parler de cet auteur, qui pourtant, selon moi, s’inscrit dans la lignée d’écrivains dont j’adore la littérature depuis plus de 20 ans : Jack Kerouack, John Fante, J.D. Salinger, Hunter S. Thompson, etc. – autant d’auteurs dépeignant chacun à leur façon ce que j’appellerais la violente poésie américaine.

Une soif perpétuelle

J’ai à nouveau lu comme je lis depuis trop longtemps : entrecoupé de semaines sans lecture, à perdre le fil, à ne plus me souvenir. Pourtant le livre m’est toujours revenu, et le conteur a toujours réussi à replanter son histoire dans un contexte. Arrivé au bout, je serais même tenté de dire que c’est un livre qui peut se lire comme ça. Il n’y a pas de début et de fin, je n’en ai pas le sentiment, malgré son titre qui laisse à penser une sorte de décompte, d’écoulement de sablier. Le dernier stade de la soif serait plutôt un état perpétuel pour Frederick Exley : au bord de rompre tout le temps et chutant parfois.

Démon Millerbukowskien

Je vois Frederick Exley comme un monstre de pulsions de pensées. Sac de nœuds blessés empêtrés dans les floutages de l’alcool, et puissance d’esprit qui voit trop bien les rouages des arrangements de surface, du lissage social. Il me fait penser à Henry Miller, en plus brutal (beaucoup moins lyrique) et éminemment plus pathétique, mais si humain dans sa dérive et si lettré et fin dans ses analyses qu’il s’en tire toujours avec une sorte de classe. Me vient l’image d’un démon rassemblant les entités d’Henry Miller et de Charles Bukowski.

Sombre et lumineux

La noirceur de la dérive personnelle, des ratages compulsifs à répétition, de l’auto-sabotage, du refus catégorique, du cynisme désillusionné, rencontre un humour acide et frais qui fait des éclaboussures de gaité et tourne les pires versants du personnage en farce et comédie. Dans un mélange d’autodérision et de capitulation : en assumant pleinement son ignominie, en renvoyant l’image des horreurs et des absurdités du bien-pensant, il déboute ce qui voudrait le juger.

Frederick Exley m’a donné envie de faire un peu de place au pire de moi-même, je dirais. Plutôt précieux.


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