Les rituels, ça n’évite pas tant de penser que ça évite de se poser la question : de quoi j’ai envie, quel est mon désir là, maintenant. Ça automatise des routines dont le résultat nous intéresse, nous rassure, parfois répond à des besoins, souvent à nos exigences, nos projets, nos décisions. Ça peut valoir la peine de se demander quel est le projet qu’elles servent. Et aussi, voire surtout, ce qu’elles tiennent à distance : qu’est-ce que tu sens si tu ne lances pas la mécanique ?
Le matin, au réveil, je m’imagine sortir, humer l’air, jeter mon visage au soleil, faire un câlin, boire de l’eau, prendre le temps dans la lumière de sentir mon corps se réveiller, mes pensées s’éclaircir, une envie émerger le bout de son nez. Me laisser surprendre. Rien ne presserait.
On est loin. Tellement loin. Mais j’étais encore à des années lumières de ça. Ma liste à cases, des croix à remplir dans chacune, chaque jour, une heure de ci, une heure de ça. Incapable de sentir un de ces élans délicats. Comme le désir de mettre son visage au soleil, de fermer les yeux, de sentir la chaleur. Un grognement, un soupir, un ronronnement. Du silence. Un plaisir aussi simple que celui-ci.
J’ai pu biaiser deux ou trois angles syntaxiques, coup d’épaule dans la pression logistique, envoyer bouler la cohérence, oh ça m’a fait du bien. Je l’aime bien ce texte. Je l’aime cette écriture – écrire comme ça, écrire dans cet état, cette liberté cassure insouciance danse joyeuse impertinente insouciante, désouciée. Je veux y être encore. Y rester. Ça remplace ma promenade au soleil. Ça me fait un câlin. Ça prolonge mon sommeil. C’est un repos doux comme le premier rayon de l’aube. Encore rêvasser. J’effleure le territoire du « mensonge qui fait du bien ». Qu’il est loin lui aussi. Qu’il est difficile à trouver.
Si on me voit on doit se dire : il a pas l’air en forme. Ça a pas l’air d’aller bien. Pourtant, quelle délivrance, quel soulagement là, quel délice d’être ce corps tout flagada qui sirote son café, tire la gueule, déboule ses pensées dans tous les sens, écoute une musique triste et se délecte de son humeur, mélancolique, ému, présent.
J’ai pas envie, de m’organiser, de me tenir, de choisir, d’éliminer, de chercher à faire comme il faut. J’ai envie de continuer à faire n’importe comment. De laisser venir ce qui vient. J’ai envie d’un rayon de soleil sur ma gueule. Possible de continuer la matinée dans la même onctuosité ?
Oh j’ai pas envie. J’ai pas envie de partir de là.
Le monde est dur dehors. Moi aussi je veux être un hikikomori. Je veux même pas sortir de mon journal. Plus jamais. Je suis bien là, sous les couettes de mon hypnose, la musique ralentie, mes pensées flottantes, le goutte à goutte du café. Pourquoi donc. J’ai le droit de sentir ça, aussi. Je ne vais pas être englouti. Ça va passer. C’est de me le refuser qui me fait vouloir l’éterniser.
