Ce truc qui me calme

Hors de ma vue

C’est fou. J’hallucine.
J’hallucine la puissance de l’effet que ça a sur moi.

Je n’enregistre pas l’information, l’expérience sensible ne s’inscrit pas. Et je suis de nouveau sidéré. Je la revis et je suis surpris comme une première fois. Frappé, interloqué, dubitatif. Pourtant c’est limpide et immédiat. Comme la scie au loin qui soudainement s’arrête : ah oui le silence. Imaginons le théâtre de la pensée, sur la scène, dans la salle, un vague brouhaha, de l’agitation, du chaos partout, de la confusion. Et disons que le rideau se ferme par exemple, et alors soudainement chaque chose est à sa place, personne ne parle en même temps, et il ne se passe qu’une seule action à la fois.

Et bien hier, après être allé faire mon test pour évaluer la possibilité d’être opéré des yeux, rentrant de Lausanne avec une série de rendez-vous dans les semaines à venir se cumulant à tout ce que j’avais déjà sur le plateau, je me suis dit : si je ne veux pas être en souffrance tout l’été, il faut que je mette des choses de côté. Si je veux me sentir à peu près bien, déjà que ça fait plusieurs semaines que j’étouffe, là il faut que fasse du tri. Alors hier soir, j’ai fait un peu de rangement pratique autour de mon bureau : les appareils photos à vendre – retour dans l’armoire ; les tirages photographiques pour bosser sur Auto-contes 3 – en boîte et dans un tiroir ; les vieux CD à trier – départ pour la cave ; le livre de poésie que je comptais corriger – hors de ma vue.

Hors de ma vue, chacune de ces manifestations de travaux en cours.

Et déjà j’ai senti : les espaces libérés, le vide, la disparition de ces objets me procurait une sensation physique de détente, d’apaisement. Que je connais bien, mais que je n’ai pas plus notée que ça. Ce matin, je pousse le vice un peu plus loin : je retourne une feuille avec un texte imprimé pour n’avoir que le côté blanc apparaissant, cachant sur le porte document les listes de choses à faire, puis je pose la télécommande de ma hifi dessus ; je retire un ordi de sur le capo du scanner et le cache derrière un coussin ; je prends le micro posé sur l’étagère et le range dans un tiroir fermé. C’est impressionnant. Je peine à décrire l’intensité avec laquelle je me sens soulagé. J’ai des soupirs, ma poitrine se soulève tandis que le ciel semble s’évaser.

Me revient ce rêve fait il y a plus de dix ans et que je n’oublierai sans doute jamais : c’était mon balcon (aux Allobroges), il était recouvert à la chaux dans le style des maisons grecques, blanc diaphane d’une seule pièce, parfaitement vide, une structure pleine faisait office de banc, blanche également, sur laquelle était posée une magnifique natte tressée, et par-dessus cet assemblage minimaliste se dessinait le bleu du ciel, pur, limpide. J’en avais pleuré au réveil : c’était le calme absolu, ou l’absolu du calme, du confort, du plaisir le plus simple, rudimentaire et suffisant.

Je vois ce balcon apparaître en cachant les uns après les autres ces objets qui attendent ma prise en main et, de fait, sollicitent mon attention. De permanents et omniprésents rappels de tâches, devoirs, souhaits, que je vois sans voir, qui m’interpellent sans que je ne m’en rende compte. Et ce qui m’hallucine, c’est la puissance avec laquelle le seul fait de les mettre hors de ma vue me libère et me soulage. Oubli immédiat. Le théâtre soudainement parfaitement calme. Les muscles profonds qui lâchent. L’inquiétude vague sous-jacente de chaque instant remplacée par la tiédeur émolliente d’un bain en eau salée.

Photographie Boris Dunand (www.borisdunand.ch)

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Artiste polymorphe suisse

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