Filmer par désir ou par peur ?

Quand la vidéo prend plus qu’elle ne donne

Photographier et écrire me donne.
Filmer peut facilement me prendre.
C’est important ça, comme repères.

Me prendre, me donner, ça veut dire quoi ?

Photographier et écrire ne me demande pas de m’ajuster, de sortir de moi, de mon expérience. Ces gestes sont des prolongations de ce que je sens.
J’ai besoin d’écrire pour me constituer. Ça ne me demande pas de me couper de mon expérience en cours. C’est au contraire le lieu même de l’expérience et sa chambre d’écho, sa prolongation, son amplification.
Photographier, c’est, en une fraction de seconde, saisir ce que je vois déjà. Photographier s’inscrit dans le flux de mon regard. Comme un clignement de paupières, un battement de cils. Et aussi une amplification : je regarde encore mieux, plus attentivement. (Note : photographier peut aussi me faire sortir de la scène, induire que j’en devienne spectateur et que je perde ce qu’une simple présence me donne.)

Filmer, c’est différent. Déjà, je n’ai pas ce réflexe spontané de « voir en vidéo » comme je l’ai de « voir en photo ». Je filme d’ailleurs souvent comme je photographie, et c’est peut-être là où je me quitte le moins.
Je dois réfléchir pour filmer. Qu’est-ce que j’entends par là ? Penser le début et la fin, la durée de la capture, être attentif aux sons, aux bruits, dire ou ne pas dire quelque chose pendant que ça filme. L’image n’est plus la seule à être capturée : le son, le temps, le mouvement s’invitent. Ça complexifie et ça complique.
En famille, on a beaucoup écrit et photographié. Peu filmé. Mon père avait une caméra super 8 quand j’étais petit, et un caméscope à cassette plus tard, mais on ne les utilisait que rarement. Alors que nous faisions toutes et tous des photos : Marie, maman, papa et moi.

Un bilan après 15 ans et plus de 600 vidéos sur YouTube

Aujourd’hui, je me retrouve à avoir fait des films pendant plus de dix ans et soudainement me demande : pourquoi ? Qu’est-ce que je fais avec ce média qui non seulement m’embarrasse souvent mais en plus fini par prendre plus de place que ceux qui me sont plus naturels ? Mais qui me donne aussi des satisfactions, de nouveaux possibles, la possibilité d’intégrer l’écriture et la photo dans un seul canal de partage extrêmement facile d’accès et davantage consommé de nos jours.

Est-ce que je me suis fait piéger ?
Mes tout premiers montages vidéos : des images saisies pour leur esthétique et mises au service de mes chansons, que je pouvais du coup publier sur YouTube. C’est tout. Mais j’avais mis le doigt dans l’engrenage. Bientôt j’allais découvrir que je pouvais assembler dans un seul objet facilement diffusable la musique, l’écriture et la photographie, les trois piliers de ma colonne existentielle.

Pourquoi maintenant ?

Qu’est-ce qui me pousse à tenter d’identifier ce qui habite et motive cette pratique ? Clairement mon séjour à Athènes. Suite à la crise estivale, je prends plus soin que d’habitude de comment ce que j’engrange peut me mettre en difficulté. Je n’enregistre donc plus sans vérifier deux trois points essentiels. Si je filme à Athènes, j’ai besoin que ce soit mû par des désirs et non par autre chose – comme la peur ou une faim maladive de validation. Que ça m’amuse et me réjouisse. Que ça participe à la légèreté et à l’insouciance. Que ça me fasse du bien. Que ça me donne plus que ça me prenne.
Si je peux faire sans, ça veut peut-être dire que je dois faire sans. Je préfère prendre le risque que ça me manque plutôt que ça m’envahisse. Je pourrais faire comme au Portugal : j’avais décidé de ne rien filmer, le deuxième jour je me souvenais encore de scènes que je regrettais de ne pas avoir filmées la veille, j’ai donc pris ce que j’avais sur moi, mon téléphone, et j’ai filmé les quelques scènes que j’avais vraiment envie de capturer ainsi. Et je m’étais donné un cadre, souple, mais organisant ce qui peut sinon partir dans tous les sens et me submerger. (Film 1: Ces paysages nous ont fait rêver / Film 2: photographier pour faire un film ? )

Je n’ai pas ma réponse pour l’instant. Il se peut que je filme, ou pas. Je reste attentif et partagerai ici la suite de ce questionnement.

Journal de bord

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