Une nuit complète flotte au-dessus de mon lit comme un rêve. La journée commence par un effort, une bataille. Je dois extirper mon corps d’un amas de boue visqueux, pris au milieu de boudins glissants et gluants, m’accrocher à un vague rai de lumière pour tenir la tête hors de ce marasme, corde fluette à laquelle je m’agrippe à l’aide des toutes petites forces encore mal réveillées. « Pourquoi cette lutte ?! Dors donc encore un peu ! » entends-je du fond de mon cerveau barbouillé de brumes filandreuses. Mais ce sera probablement pire après, et j’aurai en plus la colère de cette heure volée à mon matin, l’amertume est déjà en train de poindre le nez de sous la couette.
Je m’en guéris ici, sous les caresses de la plume, mot-à-mot comme du bouche-à-bouche.
J’ai aussi passé trente minutes, une heure peut-être, à rouler mon attention au milieu de mes membres. D’abord, en espérant me rendormir, puis, vaincu, pour m’offrir au moins le contrepoids de ces agréables sensations de détente, de relâchement. Craquelures électriques qui font sauter des boulons, ruissellement d’huile au milieu d’un muscle qui s’allonge. Toujours ça de récupéré.
Au bout d’un moment, ce n’est plus la fatigue, ni l’appétit, ce n’est rien de spontané ou d’irréfléchi, c’est le commerce pesé à la balance, une force de volonté qui m’arrache douloureusement du lit. Le temps que j’ai décidé de pouvoir utiliser, les contraintes qui m’attendent, la peur de manquer, les frustrations qui montent. Tout au fond, un Boris libre qui n’a oublié ni la mort ni la vanité, qui se fout bien de ces calculs, resterait suavement allongé, attendant patiemment l’éveil. Mais il n’aurait pas à attendre quoique ce soit: lui aurait dormi convenablement.
