blog & actualité

Traite ton mandaté comme ton employé

Les frais d’un mauvais jour (ou d’un horaire confus)

Le cerveau automatique

Un jour, tu passeras à côté d’une rencontre importante parce que la mécanique spontanée et naturelle de tes impressions se fie à ce qu’elle perçoit et qu’elle en fait des absolus – presque toujours. C’est normal, ça arrive tout le temps. L’esprit a besoin de réduire, de figer, de cerner, au moins momentanément, pour tenir d’une seule pièce, d’une psyché rassemblée. Mais faire l’effort de ne pas réduire l’entièreté d’une compétence à l’occasion d’une seule de ses manifestations pourrait être l’effort précieux de celui qui cherche à garder des portes ouvertes. Qui contemple une oeuvre, qui écoute un musicien, qui emploie un créateur, qui fait appel à un travailleur indépendant spécifiquement – pour ce texte.

L’employé et son mauvais jour

L’employé d’une entreprise a ses bons et ses mauvais jours. Des jours inspirés, clairs, faciles, riches et dynamiques, et d’autres fatigués, emmêlés, résistants, secs – (la plupart mélangés de tout cela dans une forme de jour « normal »). Risque-t-il sa place pour un jour moins efficace, un jour professionnel mais peu rentable, un jour tiède, un jour bof ? Il ne me semble pas. Lui retirera-t-on la tâche à laquelle il n’a pas brillé cette fois-là ? Il ne me semble pas non plus.

L’employé et le patron, le mandaté et le mandataire : quelle relation ?

Par ailleurs. La relation entre l’employé et l’employeur est chose complexe, sensible et affective. Le cahier des tâches sert entre autres et essentiellement à la simplifier, l’objectiver et la professionnaliser. Si le cahier des charges n’a pas été clairement discuté, de qui est-ce la faute ? Qui doit en faire les frais ? L’employé seulement ? Il ne me semble pas non plus. ( Même si chacun devra pour soi y reconnaître sa part de responsabilité).

Le jugement qui catalogue définitivement

Je parle depuis un lieu animé, touché de près, concerné. Pas actuel, mais concerné par un ensemble d’expériences qui, récoltées, prennent tout d’un coup une forme distincte et nette. Il n’y a pas très longtemps, après l’avoir explicitement demandé, j’ai eu pour retour de l’un de mes mandats de photographe professionnel, cette phrase : « …en effet je vous préfère dans des photos poétiques et libres… » Et si je peux entendre la manifestation authentique et indiscutable d’une préférence qui a le droit d’être, je devine aussi la cristallisation d’un jugement qui me catalogue dans les photographes qu’on ne rappellera pas pour la mission que je venais de remplir. Et il m’a fallu du temps et une revisite d’anciens travaux pour reconsidérer ma confiance et ma capacité en la matière spécifique – qu’on a pu reconnaître et apprécier par ailleurs. (Pareil pour certains de mes concerts moins bons que d’autres).

Le risque de l’évidence

Et j’ai aussi compris que j’avais négligé de faire formuler des attentes claires – elles me semblaient trop évidentes : j’avais regardé les images de l’année précédente réalisées par un autre photographe, et je m’étais fié à ma compréhension (sans d’ailleurs savoir si ces images avaient apporté quelque satisfaction). C’était trop évident, et en fait ça ne l’était justement pas. Toujours, toujours, toujours rendre explicite ce qui est attendu (le cahier des tâches), dans un maximum de détails concrets.

Quoi qu’il en soit, le résultat : je ne serai vraisemblablement plus sollicité pour accomplir une tâche que j’ai beaucoup aimé accomplir, qui est correctement payée et que j’exécute au moins aussi bien que mes collègues. Je prends ma part de responsabilité dans cette fausse manœuvre de partir au front sans avoir mieux demandé ce qu’on attend de moi – mais je crois qu’une partie de cette conséquence ne se joue pas chez moi, mais bien dans cette sentence qui s’est posée en absolu sur mon travail et mes compétences.

Comment y répondre ?

Je ne sais pas comment répondre pour chaque occasion et chaque cas et chaque ressenti. Cette fois, je m’y suis pris ainsi : j’ai manifesté ma reconnaissance pour un retour sincère (chose rare à chérir), en répondant comme suit: « merci pour la franchise, je suis content que mes penchants les plus spontanés vous parlent davantage, avec un soupçon de regret: je me suis plus concentré sur le fait de rendre bien visible les lieux de passage de la promenade que sur la dynamique du groupe, craignant même un peu que la reconnaissance systématique des personnes pose problème. D’autant qu’il me semble avoir su capturer quelque chose de cette nature il y a longtemps déjà: https://photographe.borisdunand.ch/kino-kabaret. Mais je peux entendre votre préférence et reconnaître que la course dans tous les sens fut un challenge inattendu ! »

Autrement dit :

  • Remercier le geste de réponse et sa qualité
  • Dire ce que la réponse fait vivre (éventuellement l’ambivalence)
  • Expliquer sa compréhension personnelle de l’enjeu
  • Éventuellement, comme je l’ai fait là, montrer un exemple concret d’un travail égal apprécié dans un autre contexte (défendre son biftek quoi)

Et comprendre qu’une chose était sous mon contrôle : la clarification la plus élaborée possible du cahier des tâches. Le sentiment d’évidence m’a joué un sale tour, y être encore plus attentif désormais.

Conclusion

Ce sont des leçons que j’essaye d’appliquer quand je suis de l’autre côté de la relation. Si quelque chose me touche et me séduit au moins un peu dans ce que je perçois, alors la moindre critique qui surgit en moi est à prendre dans le contexte précis où elle apparait. Car si je la prends comme elle s’annonce, c’est-à-dire en résumé définitif de mon sentiment à l’égard du travail que je reçois, alors je suis le premier lésé : je me prive de découvrir tout ce qui a lieu dans les bons jours de l’artiste, de l’exécutant, de l’employé, de l’autre dont je ne connais presque rien presque toujours.

 


(Photo prise lors d’un atelier scénario au Kino Kabaret 2018)

Laisser un commentaire