Blog du processus créatif

Chemins créatifs

S’EMPÊCHER DE VIVRE – quelques astuces


À l’instant où je m’installe, tandis que la pâle apparition du soleil finalement se retire derrière de hautes brumes, une conversation refait surface. Deux conversations en fait, qui s’entrecroisent, m’évoquant des questions autour de la liberté de créer – de libérer sa créativité. Ce mot d’un récent contact dans mes messages : tu es un artiste complet – et ce témoignage d’un plaisir spontané à prendre des images qui se trouve ensuite désemparé face aux questions qui viennent du dedans et du dehors : tu vas en faire quoi maintenant ? Ces deux paroles font vibrer les mêmes cordes sensibles de mon expérience. Et il y en a plusieurs, touchant toutes à la question de libérer sa créativité.

LES EXIGENCES

Les exigences (feutre dur sur blessures vives – ce serait ne pas se rendre service que de ne pas comprendre leur profitable présence). Pour ne choisir qu’un seul angle de leurs actions, je suis en présence de ce qu’elles protègent au nom de ce qu’elles interdisent. On n’est pas obligé de tenter de s’approcher du blessé (encore que je doute de l’efficacité de toute démarche qui en contourne les terribles cratères), on peut en tout cas tenter de reconnaître comment elles empêchent de faire des choses dont on a tout simplement envie – et dont on ne sent peut-être même plus le désir, tant la présence de celui-ci est menaçante ou discordante d’avec l’idée. Être attentif à comment les choses s’organisent en soi et parfois empêchent le plaisir. Juste ça.

EN FAIRE QUELQUE CHOSE – « tu vas en faire quoi maintenant ? »

Ce mouvement qui veut toujours « faire quelque chose de » ce qui a lieu, de ce qui est éprouvé, de ce qui est vécu, des rencontres faites, des choses vues et senties. J’en suis fort habité. Et je pose la question, comme on ouvre une fenêtre : le faut-il vraiment ? Le plaisir gratuit de faire par et pour plaisir ne suffirait-il pas, plus ? Est-ce que libérer sa créativité ne reviendrait pas, entre autres, à commencer par là? Si je fais des photographies sans savoir dans quel but, dois-je pour autant me priver de cet élan si évident ? (Et l’anecdote de la conversation est d’autant plus touchante qu’en réalité la finalité désirée était très claire et très concrète pour la protagoniste – mais comme ébranlée par l’exigence du « pourquoi faire ?! »). Il me semble que l’on touche à la gratuité du jeu, que nous connaissions si bien durant l’enfance. Et qui fonde peut-être toute pratique créative.

ACTION ET IDENTITÉ – « tu es un artiste complet »

Le passage de l’action à l’identité (du faire à la représentation, du faire dans toute son infinie et fuyante complexité à la représentation qui devient une image identifiable, simplificatrice et réductrice). Un passage qui peut priver de beaucoup de choses dans ce que l’action donne à vivre : « je fais des photographies » ou « je suis photographe », les mots même disent beaucoup de l’immense différence entre ces deux énoncés, l’un est une expérience pratique concrète, l’autre est une abstraction mentale, une représentation (dont chacun aura sa définition).

Au moment où je reçois la définition « tu es un artiste complet », je me sens complètement perdu : je ne sais pas ce qu’il veut dire par là, je ne sais pas ce que ça veut dire pour moi non plus, et hormis l’étiquette sociale (aussi sujette à valeurs personnelles) – en l’occurrence, pour moi, l’artiste a un discours sur la société et met au monde des pièces qui interrogent celui-ci, le sens qui lui est donné : ce qui n’est pas activement mon cas.

Sur le paysage des identités, les exigences ont un terreau d’épanouissement chéri, faisant fleurir des questions comme : « Pour qui te prends-tu de faire des expositions (es-tu vraiment photographe?), des concerts (es-tu un vrai musicien?), de relier tes écritures (n’est pas écrivain qui veut !), etc. Ce qui peut rendre tout mouvement, toute initiative, tout jeu, tout plaisir extrêmement compliqués, voire impossibles – pas très aidant pour libérer sa créativité.

Or, je fais cette expérience nouvelle : dans une lente métamorphose, ce qui affichait sans cesse des identités s’estompe en même temps que je reste en prise avec l’expérience de faire ce que je fais. Une expérience forcément personnelle, fugitive, changeante, irréductiblement subjective et circonstancielle. Je circule aussi plus facilement d’une activité à l’autre, au gré de mes envies et aspirations, ce ne sont pas des sauts d’identités avec toutes les tensions que cela suppose, mais de simples changements d’action. (Mais rien de cela n’est décidé ou voulu, que ce soit bien clair, ces évolutions se font dans la vie, dans la conscience progressive de ce que je suis en train de vivre et de comment chaque dimension de ces éléments impacte mon comportement. Et je ne fais pas ce chemin tout seul, j’ai des vis-à-vis. Et il serait trompeur aussi de croire que ces transformations sont radicales, absolues et définitives – ce sont plutôt de nouveaux espaces qui se créent, qui deviennent habitables, mais les anciens ne disparaissent peut-être pas tant que ce qu’on voudrait bien croire.)

LES SECRETS DU PROCESSUS pour libérer sa créativité ? (non, mais ça aide de s’en rappeler)

Je voudrais encore dire ceci : ce que l’on voit aujourd’hui ne dit rien du chemin parcouru. On pourrait croire que j’ai toujours fait ce que je fais comme je le fais. On pourrait croire ceci de n’importe qui dont on réduit le parcours aux quelques mois qui suscitent notre attention. Rien n’est moins vrai. Pour mon compte, certaines difficultés existent toujours, certaines ont duré dix ans, et rien n’a été simple d’emblée – sinon peut-être la photographie (mais mes photographies d’il y a 5 ans sont privées des expériences faites pendant ces 5 dernières années, et ça se voit). J’ai mis une dizaine d’années avant de parvenir à ce lieu d’écriture où le lien entre le désir d’expression, le goût esthétique et la fluidité coïncident au moment même où j’écris. Je peux dire que rien ne m’a été donné, rien n’a été simple, je n’ai été bon à rien d’emblée, et tout a été passablement long et lent avant de pouvoir concrétiser ces objets que je rends visibles.

NOTE

Note concernant mon rapport à l’étiquette « artiste » : c’est en travaillant au SEO de mon site internet que je me suis vu contraint d’utiliser des termes pour me définir. Si je veux que les moteurs de recherche proposent mon contenu lorsqu’on tape « artiste suisse », « photographe genevois », « écrivain roman », etc., je suis obligé de les inscrire tels quels, quoique je ne m’en sente pas la légitimité, et pouvant simultanément jouer le jeu, passer par-dessus ces enjeux et leur faire un joli croque en jambe à mon avantage. (Tout comme le titre de cet article, que j’aurais tant voulu nommer différemment – mais “libérer sa créativité” semble souvent recherché). Rien de tout cela n’est si grave, il me semble. Ce qui est douloureux, c’est de s’empêcher de vivre. Et peut-être le fait-on tous un peu, à différents endroits, à différents niveaux, et peut-être que c’est normal, peut-être que la vie, c’est aussi ça : ne pas réussir à vivre tout ce qu’on veut comme on veut quand on veut.


Une vidéo où, frayant un chemin entre mes exigences, je me rappelle le sens premier de tout ça, pour moi.
Toutes les vidéos sur ma chaîne youtubeyoutube.com/borisVplexus |  libérer sa créativité

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Deux autres textes sur ce même thème: Liberté intérieure & Sans intérêt


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