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Lancinantes interrogations

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7 janvier 2015. Saintes-Marie-de-la-Mer. Blanche constellation aux confins des marais. Derrière les roseaux, entre les becs des flamants roses, sous le bruit d’ailes de millions d’oiseaux, le repos d’un visage, la compagnie d’une silhouette rêveuse. Terrasse soleil. Ruine du temps. Nos gueules illuminées. Âme poissonneuse, horizontale, indigo. D. me dit d’écouter la radio. Il se passe quelque chose.

Stupeur. On se regarde, circonspects. Quoi? Paris?

Les noms des victimes: l’homme qui dessinait le grand nez de Dorothée, la télévision de mon enfance. Personnage innocent, personnage de mon innocence, visage qui garde la trace de cet âge – innocence teintée de la vertueuse impertinence de nos naïvetés premières. Lui, tué? Ah oui, les blasphèmes. Mais?! Incompréhension, réalité vaporeuse, cinématographique. Trouble, sentiment d’irréalité. La familiarité du lieu aussi, une proximité qui ne laisse pas dans la même indifférence qu’un scénario identique en Afghanistan, par exemple, je songe. Tout dans cette histoire sera teinté de ces miroirs qui se regardent et me laissent perdus. L’évidence du condamnable n’effaçant pas l’évidence de tout ce qui n’est pas condamné et a pourtant pareillement lieu. L’évidence des vertus de la manifestation de solidarité ne laissant pas oublier l’évidence des opportunismes de tous crins: l’importance de l’effet de masse et de la portée du message bénéficiant sans aucun doute du caractère vicieux de ce qui les a nourri. Déjà les entités simplifiées du bien et du mal s’entremêlent, manifestent leur complexité. Le camp des bons est flou, poreux, composite.

Très vite, simultanément au choc, me vient l’effroi devant les condamnations qui font pleuvoir les balles, envahi d’un malaise devant la décharge symbolique immédiate des réactions. La fureur qui se déchaîne aussitôt, comme une flamme aveugle des incendies qu’elle porte. Mais c’est évident aussi, et vital: la terreur, la rage, la tristesse, rien n’est soutenable. Explosion. Cependant, ne pas en rester là. Surtout pas. Une urgence me travaille. Alors oui, ma propre barbarie.

Je n’arrive pas à me sentir épargné, blanche extériorité, sereine sainteté. Quelque chose en moi participe. Intuition. Signal d’alarme. Je ne sens pas de fureur, de peur, de tristesse plus forte que cette interrogation qui prend presque tout l’espace: de l’intime comme des actes, je suis sans doute, quelque part, le frère de l’ignominie. Certains de mes gestes ici, tuent ailleurs, indirectement. Et c’est de ne pas trop le savoir qui m’évite le cauchemar, que d’autres font à ma place. Je n’arrive pas non plus à me désolidariser de la source de souffrance. Et je ne souhaite pas me défaire de ces alertes. Garde-fou: je devine le danger à me poser dans le camp des irréprochables. C’est symboliquement la terre commune. Quand je crois à la parfaite salubrité de mes comportements. Quand l’autre n’a plus le droit d’exister au nom de ses actes, de ses valeurs, de sa représentation du monde.

Expliquer n’est pas excuser. Comprendre n’est pas accepter. Mais ne pas comprendre, c’est risquer de reproduire, c’est nourrir le cercle vicieux: ne rien offrir d’autre au possible que la violence. L’assurance d’être différent des tueurs: une prétention risquée, qui laisserait à l’ignorance tout ce qui en moi est vulnérable. Légitime besoin de se distinguer de l’horreur, alors qu’il est peut-être moins dangereux de reconnaître la commune appartenance. Je devine quelque chose comme ça. J’interroge. L’évidence, c’est la condamnation de l’acte. L’inacceptable absolu, le refus sans concessions du meurtre. Mais c’est un point très précis. Tout le reste, j’ai besoin de faire la part des choses, de trier. Je refuse de commettre déjà ce qui précède l’acte: le meurtre symbolique. N’a-t-il pas partie liée?

Je me demande si ce n’est pas leur vulnérabilité qu’ils n’ont jamais accepté de regarder en face. Ne pas dire que ce sont des barbares inhumains: politiquement incorrect? Ce geste est révulsant. Il me révulse, moi. Mais je suis convaincu que la façon dont il me révulse est différente de celle de mon voisin pareillement révulsé. Chez moi, entre autres le sens de l’innocent qu’on égorge, mon innocence qui se fait déchirer les peaux. Et aussitôt une voix se fait entendre au creux de mon cœur: quel être n’est pas – fondamentalement – innocent, quel être ne possède pas encore en lui une part d’innocence? Eux? Perdus? Peut-être. Je n’en sais rien. La justice, la prison, l’éducation sont là pour prendre cette folie en charge, pour nous éviter d’avoir à commettre le même irréparable. Je me demande si la question de ce qui nous fait identiques ne devrait pas résolument rester ouverte, en chacun de nous. Et que la réparation se déroule sous l’égide du droit, loin de nos réactions viscérales, de nos impulsions furieuses, à l’abri des émotions et sentiments qu’aucune réflexivité n’articule, n’humanise. Oui, rester intelligents face à l’acte qui brise l’implicite pacte d’humanité. Rester vigilant jusque dans les mots, surtout dans les mots: ce lieu où il est encore possible de commercer avec la violence avant qu’elle ne s’incarne.

Assis tout au bout d’une jetée de pierres énormes, je songe à tout cela. La mer se cogne contre ces rochers éperdument. Elle essaye de comprendre. Le réel la rend misérable. Elle s’éclabousse en fureurs, s’apaise en roulis, repars vers l’horizon tranquille. Les bords de nos rêves sont friables.

Qu’il puisse y avoir une perte si grande de repères, de sens, d’intime solidarité, pour en arriver là. Que ce geste puisse avoir pour eux un sens si nécessaire qu’ils puissent passer à l’acte, tuer. Que cet assassinat puisse leur redonner la fierté, la reconnaissance, l’appartenance qu’ils n’ont eues nulle part ailleurs. Cela me semble hallucinant. Cela m’ébranle. Dans quel vide voyagent-ils? Sur quelle débilité de ressources leur innocence, leur impertinence, leur intelligence, leur humour ont-elles pu si bien mourir qu’ils furent capables d’abattre ceux qu’ils ont pris, dans une vanité totale, absurde, abominable, pour bouc émissaire? Dans quelle pauvreté de liens, dans quel désert de tendresse, d’attention ont-ils pu évoluer assez longtemps pour trucider ceux dont la seule parole menaçait la leur? À quels paysages n’ont-ils jamais eu accès pour ne voir que la lorgnette imbécile de leurs convictions?

Nulle méprise: seule la compréhension motive mon propos. Je ne cherche pas à les plaindre. Je cherche la plainte qui est en l’Homme, la demande, ce qui prie existence. Je ne la trouve évidemment pas. Je la cherche.

Et est-ce que, vraiment, je peux prétendre n’avoir rien à faire là-dedans? Moi, c’est ça qui me vient, qui me gêne. Éliminer l’autre. Cet élan ne m’est pas étranger. L’évincer du réel pour que ma réalité puisse exister. Cela je connais. Et j’essaye d’imaginer la force de l’insupportable, pour que le soulagement ne puisse venir que du geste fatal. Je vois ma jouissance devant le film où le méchant prend enfin le coup que le scénario a réussi à me faire désirer. De quoi sommes-nous capables, poussés dans nos ultimes retranchements, privés de toute proposition intelligente? Des études de psychologie sociale donnent des réponses qui obligent à l’humilité. Comment être sûr que toi, moi, nous serions l’exception qui fait autrement?

Partout en France: deuil national. Ici aussi: rassemblement devant la Mairie. On est touché, énervé, on cause. On juge, on dit son vécu de partout. Chacun son commentaire, son aperçu. Et celui des autres, à moins d’être identique, n’est jamais le bon. Certains se fâchent, s’énervent. On a raison. Ils ont tord. On devrait pas faire les choses comme ça. On aurait dû. Faudra plus, il aurait fallu. De nouveaux « cons » naissent à tous les coins de rue. Toutes les libertés d’expression à l’œuvre, très bien. Cependant je suis frappé de voir qu’elles glissent plus rapidement vers la tentation de l’élimination que vers la tentative d’écoute. Je sais, on ne peut comparer la parole et l’acte, le sentiment et le geste. Mais comment l’un mène à l’autre? Par quel truchement sinon l’absence systématique de conscience?

L’attentat flotte dans l’air. Dans la ruelle, une conversation, sur les terrasses. L’onde de choc. En moi, ça discute aussi. « Du moment où j’accepte l’injustice – en ne luttant pas activement contre –, je participe à toutes les barbaries de la Terre. Et aucune conduite morale ne me tirera de ce mauvais pas. Aucune. » J’entends cela en moi. Je crois que je suis assez d’accord. Je pense à cette façon qu’on a de s’acheter une probité en consommant bio, en faisant attention au développement durable, en ne mangeant pas d’animaux, en boycottant telle grande firme irrespectueuse de ses employés, en faisant les choses morales. Je me rappelle que ce n’est jamais, jamais si simple. La question en moi est là: qu’est-ce qui me différencie de ceux qui ont commis le crime, quoi sinon un contexte, une histoire, un entourage, une constitution? Peut-être que le plus insupportable, c’est cette intuition, irrecevable, que je porte cette violence et cette barbarie. Qu’au fond de moi, à l’égard de celles et ceux qui piétinent ma signification symbolique, j’ai le même élan, de tuerie, d’extermination. Aucun fanatisme n’échappe à la barbarie. Même pas celui de l’Amour. Peut-être qu’on assassine l’autre sans cesse. Il me semble dangereux de ne pas se laisser la question ouverte, à jamais, pour toujours, au creux de soi, dans chacun de nos gestes, et peut-être plus encore qu’ailleurs dans chacune de nos meilleures intentions.

Je me sens très chanceux d’avoir eu accès à toute cette culture de la diversité, à ce monde bigarré où les différences peuvent, plus ou moins, coexister. Qu’on ne m’ait pas mis dans la tête qu’il n’y a qu’une seule bonne attitude, qu’une seule vraie croyance, qu’un seul juste rapport au monde. Et je me sens prétentieux de croire qu’il y a une différence fondamentale entre les tueurs et moi: elle est superficielle, culturelle, éducative, économique. Ce qui me différencie d’eux? Peut-être rien de plus qu’une qualité d’entourage. Et de croire qu’il peut y avoir une solution simple à cela me semble prémisse à la répétition ininterrompue de la violence: la simplicité tue tout ce qu’elle n’entend pas. Or n’avons-nous pas tous besoin d’être entendus, dans le riche détail de nos vies, dans l’infinie sensibilité de nos mondes intérieurs?

Pieds nus. Je marche dans le sable. Une mini falaise de 30 centimètres. Je pousse du bout du pied, du bout des doigts. Sable clair qui s’effondre dans sable sombre. « C’est beau, c’est beau, c’est beau… » 30 centimètres d’avalanche sublime. Je recommence. Je joue un long moment. Je joue dans le bac à sable. J’ai 40 ans, ou peut-être 10. Sur ma paume, une centaine de grains minuscules. Je lève la tête et regarde autour de moi, la plage à perte de vue. J’essaye un instant d’imaginer le nombre de ces paillettes. L’entendement vacille. Qu’est-ce que je peux? À quelle impuissance suis-je contraint? Je reprends mon chemin, m’arrête vers un monsieur qui pêche. Là je lis, longtemps. Dernières pages d’un livre. C’est Un Bonheur Parfait, de James Salter. Il devait forcément finir. La mer continue sa lancinante interrogation.

 

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