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Un court-texte de Kinoïte

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©boris dunand

Genève a vécu son premier KINO KABARET (www.kinogeneva.com). Ce n’est plus seulement le rêve de Sandrane Ducimetière et Damien Molineaux, c’est désormais l’expérience d’une centaine de personnes qui ont eu envie de rêver avec eux. Unevingtaine de courts-métrages en une courte-semaine de courtes-nuits… Envie d’écrire quelque chose: un court-texte sans scénario, une courte-prose en long poème, sans faire de cinéma. Qui parle aux Kinoïtes, cette espèce particulière de cinéastes qui s’adonne à des plaisirs aussi courts qu’intenses. Un court-message qui les rencontre tous et interpelle les non-initiés. Je suis dans cet espoir, cette exigence. Je ne trouve pas l’amorce. L’impression de ne plus savoir écrire. Ils connaissent ça: les angoisses créatives, ils les ont surmontées, contraints de rendre un film de six minutes en deux jours et quelques. Je me dis que je ferais mieux d’écrire pour moi, de faire mon petit film perso sur ce qui colle à mes tripes: ils ne s’y sont pas pris autrement. Je fus Kinoïte, on a ça en commun. Peut-être que ça résonnera d’autant mieux. J’ai envie d’en dire quelque chose, de cette expérience-là, singulière, extra-ordinaire. Belle de cœurs ouverts, de visages qui disaient oui, de rencontres qui n’avaient pas si peur. Des inconnus qui se parlent, moi ça me surprend, surtout à Genève – ça me sidère même un peu. Un texte. Est-ce que je sais encore témoigner avec ce langage, comme chacun témoignait, qui de son scénario, qui de son cadrage, qui de son micro? Faire trace, rassembler l’hétérogène et produire une maille, un tissu, un fil de sens, une histoire. Raconter. J’ai été touché, presque bouleversé par les dernières minutes dans la grande salle du dernier soir. Sans doute fallait-il avoir participé, peut-être même fallait-il connaître un peu Sandrane et son parcours pour être si ému, peut-être fallait-il avoir vécu les manques qui trouvaient là tant de nourriture, les difficultés qui puisaient là tant de ressources. Ou peut-être pas, peut-être que seule la joie pure, la liesse collective suffisait à faire trembler les peaux, à étirer les sourires. Mais ces remerciements en effusion n’avaient rien de pathétique ou de ce qui semble être parfois une dérive de nos sensibilités : du sentimentalisme. Non. J’ai trouvé beau cent personnes qui sont heureuses ensemble parce qu’elles se sont rencontrées autour d’un semblable désir et qu’elles ont pu en matérialiser l’élan. C’est beau cent personnes heureuses ensemble, joyeuses d’avoir activement créé. Je ne vois pas ça si souvent. Je me demande s’ils se rendent bien compte, ceux qui ont permis cet événement, s’ils mesurent ce qu’ils nous ont donné à vivre durant ces quelques jours. (Et il me faut encore citer Priscilla Frey, Nora Lune, Nalia Giovanoli et Lorenzo Di Ciaccia, sans lesquels… Et tous les autres bénévoles présents durant l’événement…). Nous leur avons dit, et nous leur dirons encore, et cela ne semblera peut-être jamais assez. Parce que merci ne peut pas suffire. Il faudrait pouvoir se serrer longtemps dans les bras, encore et encore, au risque d’une dérive sentimentaliste: jusqu’à l’écœurement, pour être sûr que le message est passé, pour pouvoir lâcher et se dire qu’on est content. Plus grand que la vie, pourrait-on dire: les contraintes du réel ont explosé. Pendant une semaine, le cinéma a pris le dessus des horaires, des lessives, des sommeils, des soucis du dehors, de nos vies à construire, à maintenir debout. Pour faire tenir debout des histoires courtes, dresser sur les écrans des condensés d’imaginaire, des portraits d’humains.

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©boris dunand

Voilà. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais c’est une courte-prose, pas un long métrage. J’ai pu composer mon bref récit. Et tremblerai un peu de passer mes mots sur vos écrans, comme chacun a tremblé dans la grande salle du Grütli où nous avons visionné les œuvres. Certains ont peut-être cru qu’ils ne savaient plus faire de films comme j’ai douté de ces mots. Tout le monde a surmonté le défi. J’ai été porté par l’adresse faite à vos lectures, comme tous les Kinoïtes ont dû se sentir portés par la présence des autres. Je parie que chaque film a rencontré quelqu’un: aucun n’a laissé tout le monde indifférent. Mon espoir de parler à tout le monde se satisfera d’une ou deux rencontres. Nous sommes sans doute là pour ça: vibrer, ressentir quelque chose, penser et voir différemment, être surpris – et les petits comités de communion n’ont rien à envier à la foule. Il est là, le succès: dans l’intensité accrue du sentiment d’exister, la rencontre d’au moins deux sensibilités – parfois cela seulement suffit, nul besoin de mille merci, de like à profusion, de tonnerre d’applaudissements. Je me demande: n’avons-nous pas tous besoin que chacun s’exprime, pour que ce qu’il met à jour de nos opacités puisse naître à notre conscience? Chaque film vient toucher en nous ce qu’aucun autre ne saura révéler. Aucun film n’est trivial, s’il peut déjà permettre de mieux vivre à son auteur. Manhush (« homme-silence » à qui le son s’est révélé vocation!) l’a dit: « ne changez rien », et je compléterai en invitant: laissons-nous changer par cette occasion, laissons-nous pénétrer, inspirer. Le message est le même: nous étions ouverts, créatifs, amoureux de ce que nous vivions, et de cela il ne faut rien changer, car c’est par là que la vie palpite, qu’elle s’infiltre pour nous transformer si besoin, nous faire advenir à ce qui cherche à s’exprimer, ce qui est déjà là et ce qui se construit, ce qui attend et ce qui est inattendu. C’est au creux de l’existence qui est changement perpétuel qu’on se dit: ne changeons rien! Il y aurait à réfléchir précisément aux conditions, à toutes les conditions qui font que la création l’emporte sur le reste, pour reproduire à l’infini cette magie dont nous pouvons tous témoigner… Certaines défaites m’ont peut-être échappé, mais j’ai l’impression que c’est d’un épanouissement général que le Kino Kabaret a accouché. L’expérience n’a pas été lisse pour autant: abattements, désespoirs, colères, conflits ont pianoté sur les touches de nos humeurs, mais cette transcendance finale m’a paru authentique, et infiniment précieuse: n’est-ce pas, pour un temps, notre capacité de réenchanter le monde qui a su nous remplir d’une indicible richesse?

Kinoïtement vôtre !