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Intimes abondances / 4

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La visite est intérieure. Je reprends les sillons des vacances familiales. À l’office du tourisme, je redécouvre les terres ocres du Roussillon, et d’autres sites dont nous nous étions imprégnés, et je me dis: ah, dommage. J’aurais pu. C’était le but: passer dans les lieux qui ont laissé des images. Puis après, je réalise que je m’en fous. D’être ici. À Valence. Le besoin de grands espaces m’étire la poitrine. L’entité ville je connais. Je veux être ailleurs. Je ferai la même chose. Mais je serai autre, baigné d’étrangeté. J’étouffe sur ses routes, tout d’un coup, tout d’un coup je dis à Danièle qui y est déjà: « Allons à la mer, tout de suite. » – Elle répond « Je t’attends. »

Je lui raconte: « Tu sais, j’avais une tendresse particulière en m’imaginant passer au Moulin d’Alphonse Daudet. J’ai cette image dans la tête, je ne sais pas si c’est une photo ou un vrai souvenir. Je vois une grande surface pierreuse, une grande dalle arrondie, moulée par mille ans de pluies, c’est la fin de jour, et à cent mètres, il y a le Moulin, caressé par un rayon mordoré. Et je rêve de revoir cette image en vrai. J’avais vraiment envie d’y passer. De le voir avec toi. Mais la semaine est courte, et je ne peux plus attendre, on descend, dans trois heures maximum on marche dans le sable. D’accord? » – « J’y suis déjà Boris, je t’attends. »

Saintes-Marie de la mer. Blanche constellation aux confins des marais. Derrière les roseaux, entre les becs des flamants roses, sous le bruit d’ailes de millions d’oiseaux. Terrasse soleil. Ruine du temps. Gueule illuminée. Âme poissonneuse, horizontale, indigo. Quand je parle, je parle à D. Les angles du soleil sont éclatés. La peau brûle un peu. Je suis de silence et de larmes, de bruits et de joie, le corps peuplé d’une seule idée à la fois. Mes pensées bougent comme des bancs de poissons. L’âme en pieuvre qui s’étend sur toutes choses. Je pense à elle surtout, qui est là, compagnie solide. Baie bleue de mon cœur, mer cassée, stupide, malheureuse et belle. Elle refuse que je parle d’elle. Je l’invente autrement.

Il n’y a rien à dire. La vie se fait. Déjà je veux revenir. Déjà j’imagine toutes les vacances. Le voyage a des revanches à prendre. Certaines de mes photographies me font presque mal. Ce sont souvent les plus accidentelles, les moins soignées. Mon front chauffe à la seule lueur solaire. Un vent froid épouse mon dos, contourne ma veste. La ville est absente, les travaux pullulent. Pas de touristes, on refait les murs. Je suis triste, heureux, indifférent.