Skip to content

Intimes abondances / 3

IMG_8712

J’ai senti un doigt appuyer sur ma joue. La pièce n’avait pas bougé. Elle prenait des airs de cocon blanc, murs duveteux. Le regard de D. s’appuyait sur mon front, puis sautait à la fenêtre. J’ai vu ses lèvres hésiter à dire un mot. Elle me réveillait doucement. « J’ai rêvé de toi » lui ai-je dit. Le coin de sa bouche a esquissé un léger sourire. Elle rêvait encore. Elle faisait comme si elle était là. Je croyais dormir, mais son visage m’invitait à pousser la porte du jour. « Allons-y » dit-elle doucement, sa voix semblant venir d’un songe. Nous étions seuls. Le début de ce voyage pouvait s’étendre longuement, s’étirer indéfiniment dans le lit. Nos mains pointaient le plafond comme deux marionnettes. Nous dansions des traits de liberté. « Je suis prêt » ai-je soufflé en me redressant d’un bon. « Je suis prêt ». Elle n’était déjà plus là. Elle m’attendait dehors.

La route comme une bête mystérieuse, surgissant inlassablement du brouillard. La route cueille la conduite de seconde en seconde. Comme la vie. Je ne sais jamais à quoi m’attendre. Heureusement. Champs d’oliviers en contre-jour, au soleil naissant, blancheurs diaphanes et silhouettes noires. Je parlerais bien, je dirais: oh. On me dirait: arrête-toi, allons prendre des photos. D. dirait cela sans doute. Je la vois qui court et se perd dans les brumes. Elle crie, sa voix me donne la direction. Les filles sont des repères. Les autres sont des repères dans la brume de nos vies. Ils nous appellent depuis leur secret. Parfois c’est inutile. Parfois ils n’ont pas le temps de finir leur chant que déjà nos bouches sont des baisers, des sourires, des silences. « Cette simplicité ne se commande pas ». C’est Danièle qui le dit. Nos yeux complices ont compris.

Je coupe la route en deux, m’arrête à Valence. C’est ici que j’écris, sur la table du bistro. Je ne triche pas en disant cela. Danièle est partie s’acheter un bonnet pourpre. La vie serait-elle plus riche si j’osais m’adresser aux inconnus? Imaginons que je parle à la serveuse. Que je lui fasse du grain. On s’amuserait. Peut-être qu’elle me détesterait. Et moi ça me ferait marrer. Je partirais de là excité et content. Je ne fais que peupler le mystère. On ne me sonde pas. Je lis. J’écris. Je regarde. Je ne pipe pas un mot. Je suis un spectre poétique. J’aime croire cela. Je suis l’homme de 40 ans qui passe sa main sur les traces de son enfance. Ici, nous fûmes réels, de chair, de sang, de souffle. Un bus camping fait d’invention paternelle. Un J-9 gris avec les portes de devant qui s’ouvrent sur le côté. Provence, Ardèche, Vaucluse, Camargue. Toutes ces régions maintes fois. Je viens cueillir les fossiles d’une enveloppe matricielle.

De loin, je vois une tache sanguine s’approcher, elle a l’air contente. Imperturbablement son visage me prend les tripes et les retourne.

%d blogueurs aiment cette page :