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Intimes abondances / 2

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Soir. Hôtel. Trop roulé mais chambre moins chère. 30 euros. J’ai encore un peu de peur dans les mains, celle de ces virages qui m’arrivaient dessus à toute allure, sautant de la nuit sur la route sans avertir. Sous les draps du lit, de la place pour presque n’importe quoi, un bout de viande juteux, une langue facile, deux peaux complices. Je mange le sel de ma pensée. J’observe et m’interroge sur les histoires. Ce n’est ni une chambre d’amour, ni une chambre de meurtre. Éventuellement une chambre de suicide: un poison silencieux, discret. Monde minuscule où l’intimité dort nue. Une grande armoire en bois foncé, un sommier en métal sous le matelas en cuvette, des draps rigides, une tablette sur laquelle se déplace un morceau de marbre froid. La présence de l’évier dans le coin: une grâce de vieillesse. J’apprivoise. Poser mon sac là, ma veste comme ça, mettre ça sur la chaise. Rituels invisibles. Je note tendrement ceux de D.: sa signature.

L’ennui n’a plus guère de place. Avant d’aller dormir, pendant que Danièle fait sa promenade, je descends boire un verre de rouge pour célébrer, lire, faire chanter Salter dans ma tête en attendant le sommeil. Le bar est fermé mais la patronne me sert généreusement. Ils sont juste à côté, le père, les enfants, une amie, ils regardent la TV. Ça sent le linge humide, la cuisine française, le travail, la misère ou presque. On ne sait trop comment se prendre. Je crains de déranger. M’assieds là où elle me propose: vers la lumière. Elle me soigne. Il y a une rugosité dans l’air. Dedans, en lecture, les finesses du langage de l’écrivain, avec les scènes familiales aux mille subtilités d’un Parfait Bonheur. Dans quoi on vit. Il est comment ton territoire. Le tien. Et tu partiras. Et tout se dissoudra. Sur leur canapé, je les entends commenter l’émission, rire. Pour moi, ça ne signifie rien du tout. Pour eux, c’est l’amour. Peut-être le même sacré que celui dont je me souviens, quand parfois, les dimanches gris, papa et maman étaient d’accord de manger en regardant « Starsky & Hutch ». Je suis cet étranger qui de la cuisine nous regarde manger dans le salon. J’adorais ça, manger tous ensemble devant la TV et rire des bêtises de Starsky. Peut-être que je me logeais contre les genoux de mon père. J’ai envie que ce soit vrai. J’ai envie d’y être encore.

Je pose le livre. J’écris un peu. J’aime ça. La route. En gros. Dans les détails c’est plus compliqué, y a des énervements. Des ponctuations. Des phrases, des virgules, des points de suspension, des sauts de paragraphe. Une heure, c’est un millier d’impressions, de détails, où se juxtaposent les facettes sensibles. Mais la synthèse me fait content. Je suis bien. Je lis mes mails sur le Wi-Fi: j’attends des confirmations. Est-ce que je pourrais être là sans plus rien savoir? J’aime ce petit bout de lien. Je choisis. Je ne suis pas à la merci des demandes, je me tiens au courant de loin. La fatigue arrive. Le sapin en plastique a disparu sous les guirlandes. Le linge étendu essaye de sécher. Je me lève et leur souhaite bonne nuit. Intrus et gentil.

D. est enfouie sous des kilomètres de songe. Un souillon hurle dans son téléphone deux chambres plus loin. Ça fait une heure que ça dure. Monologue enthousiaste qui tombe dans les oreilles d’un ami qui ne sait plus comment raccrocher, ou qui rigole, ou qui s’accroche à cette voix depuis une maison perdue dans je ne sais quelle campagne, ou qui s’est endormi depuis longtemps. J’écoute ce qu’il raconte, et c’est comme l’histoire d’un monde parallèle, inimaginable, à des infinis de distance. Une vie aussi étrangère que celle d’un mineur chinois. Je m’endors bercé par la voix d’une vie qui révèle la particularité de la mienne. Cette petitesse ouvre mes songes à des pages méconnues.

 

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